Les inégalités scolaires : reproduction, mérite, carte scolaire et éducation prioritaire
Notion
8 min de lecture1964 – aujourd'huiLa France est le pays de l'OCDE où l'origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires (PISA) : 1 000 mots d'écart à 4 ans, 20 % d'élèves en difficulté en sixième, 70 % des enfants de cadres en bac général contre 30 % des enfants d'ouvriers, 5 % d'enfants d'ouvriers dans les grandes écoles. Bourdieu (la reproduction, le capital culturel), Boudon (les choix rationnels), Dubet (l'égalité des chances contre l'égalité des places), les ZEP (1981) et le dédoublement des CP, la carte scolaire et le privé, la mixité : cette fiche donne les faits, les explications et les politiques d'une inégalité qui contredit la promesse du mérite.
Définition
Les inégalités scolaires sont les écarts de réussite, de parcours et de diplôme entre élèves selon leur origine sociale, leur sexe, leur territoire, leur origine migratoire ou leur handicap. Les faits (France) : dès la maternelle, 1 000 mots d'écart de vocabulaire à 4 ans entre milieux favorisés et défavorisés (Hart et Risley) ; en CP, l'écart est déjà d'un écart-type ; à l'entrée en sixième, 20 % des élèves ne maîtrisent pas la lecture (40 % en REP+, 5 % dans les collèges favorisés) ; au collège, l'écart de niveau entre enfants de cadres et d'ouvriers équivaut à deux années scolaires ; l'orientation : 70 % des enfants de cadres en seconde générale et technologique puis en bac général, 30 % des enfants d'ouvriers ; 60 % des élèves de lycée professionnel sont enfants d'ouvriers ou d'employés ; le bac : 90 % des enfants de cadres l'obtiennent, 55 % des enfants d'ouvriers ; le supérieur : les enfants de cadres sont 2,5 fois plus nombreux à l'université, 8 fois en classes prépa, 10 fois dans les grandes écoles (5 % d'enfants d'ouvriers à l'ENS, à Polytechnique, à HEC alors que les ouvriers sont 20 % de la population active) ; PISA (2022) : la France a la corrélation la plus forte de l'OCDE entre l'indice socio-économique et les résultats (20 % de variance expliquée contre 15 % en moyenne), les 25 % les plus favorisés ont 110 points d'avance (près de trois années scolaires) ; le genre : les filles réussissent mieux (le bac : 84 % contre 76 %, la lecture, les diplômes du supérieur : 55 %) mais s'orientent moins vers les sciences (25 % en prépa scientifique, 30 % dans les écoles d'ingénieurs, 40 % de spécialité maths) ; le territoire : la Seine-Saint-Denis (le plus faible taux de bac, les remplacements manquants), les zones rurales (l'orientation courte, l'éloignement du supérieur), l'outre-mer (Mayotte, la Guyane : 30 % de non-lecteurs) ; l'origine migratoire : les enfants d'immigrés réussissent comme les autres à origine sociale égale, parfois mieux (l'ambition parentale), mais sont surreprésentés dans les milieux populaires et les quartiers ségrégués. Les concepts : la reproduction (Bourdieu et Passeron, 1970 : l'école transforme les inégalités sociales en inégalités scolaires en exigeant un « capital culturel » (le langage, la culture légitime, l'habitus) qu'elle ne transmet pas, puis les légitime par le « don » et le mérite : la violence symbolique), le capital culturel (incorporé, objectivé, institutionnalisé), l'habitus, l'inégalité des chances contre l'inégalité des places (Dubet, 2010 : réduire les écarts entre positions plutôt que promettre l'ascension), les choix rationnels (Boudon, L'Inégalité des chances, 1973 : les familles populaires évaluent coûts et risques différemment : l'auto-sélection), l'effet établissement et l'effet maître (30 % de l'écart s'explique par l'enseignant), l'effet Pygmalion (Rosenthal et Jacobson, 1968 : les attentes du maître font les résultats), la ségrégation scolaire (la concentration des élèves selon l'origine : la carte scolaire, le privé, les options), la mixité sociale, la démocratisation (quantitative, qualitative, ségrégative : Merle), l'inflation scolaire (Duru-Bellat, 2006 : plus de diplômes, moins de valeur), le plafond de verre, l'illettrisme (7 %), le décrochage (100 000 par an), la méritocratie (fiche EDUC-010).
Contexte
La découverte (1964-1980). Les Héritiers (Bourdieu-Passeron, 1964 : 6 % d'enfants d'ouvriers à l'université, l'aisance des héritiers, la « bonne volonté culturelle » des boursiers), La Reproduction (1970), l'enquête de l'INED (Girard et Bastide, 1963 : l'orientation en sixième selon la profession du père), Baudelot-Establet (L'École capitaliste en France, 1971 : deux réseaux, primaire-professionnel et secondaire-supérieur), Boudon (1973 : la réponse individualiste), le rapport Coleman aux États-Unis (1966 : l'école compte moins que la famille), Bernstein (les codes linguistiques restreint et élaboré) ; la sociologie critique s'impose contre le mythe de l'école libératrice.Les politiques (1981-2010). Les ZEP (Savary, 1981 : « donner plus à ceux qui ont moins », inspirées des Educational Priority Areas anglaises ; 10 % des élèves, puis 20 %), la massification (le bac pour 80 %), l'« assouplissement » de la carte scolaire (Sarkozy 2007 : le libre choix, qui accroît la ségrégation), les conventions ZEP de Sciences Po (Descoings, 2001 : les admissions par les lycées de ZEP, les « cordées de la réussite » 2008), les internats d'excellence (2008), la scolarisation à 2 ans en ZEP ; les résultats décevants (les ZEP ne réduisent pas l'écart : les moyens sont faibles, 10 % de plus par élève ; l'effet de stigmate), PISA 2000 puis 2009 révèlent la France « inégalitaire ».Le diagnostic et les nouvelles politiques (2010-2025). Dubet (Les Places et les chances, 2010), le Cnesco (2016 : « l'école amplifie les inégalités » ; la ségrégation entre établissements et entre classes : les options, les classes bilangues, le latin), le rapport Blanquer-Attal sur la mixité (2023), la réforme de l'éducation prioritaire (REP/REP+ 2015, les primes de 4 000 euros), le dédoublement des CP-CE1 puis grandes sections en REP+ (2017-2020 : 300 000 élèves à 12 par classe ; l'évaluation : +0,1 à +0,2 écart-type, l'effet le plus fort en REP+), les « cités éducatives » (2019), la scolarisation à 3 ans (2019 : 25 000 enfants de plus), le petit-déjeuner gratuit, les « territoires éducatifs ruraux », les fermetures de classes rurales, la mixité sociale par le privé (protocole 2023 non contraignant, l'indice de position sociale IPS publié depuis 2022 : les 100 collèges les plus favorisés sont privés, Stanislas à 155, un collège de Seine-Saint-Denis à 70), les sectorisations multi-collèges (Paris 2017, Toulouse : les résultats positifs), le Covid (le décrochage des plus faibles, la « fracture numérique » : 5 % d'élèves perdus), PISA 2022 (la baisse frappe surtout les faibles ; les écarts sociaux se creusent), le « choc des savoirs » (les groupes de niveau : contestés comme tri social), le débat sur les bourses (le boursier au lycée : 500 000 ; le supérieur : 800 000), Parcoursup (les lycées d'origine comme critère implicite ; les quotas de boursiers), les grandes écoles (Polytechnique : 12 % de boursiers, la voie « bac +2 » 2023 ; les CPGE : 30 % de boursiers).
Mécanismes
Comment l'inégalité se fabrique. Avant l'école (le langage, les livres, le sommeil, la santé : à 4 ans, l'écart est fait ; la maternelle le réduit ou le fige), à l'école (la pédagogie implicite qui suppose les codes : Bourdieu ; les attentes des maîtres : Pygmalion ; la notation : les mêmes copies notées différemment selon le nom ; les devoirs à la maison : l'aide des parents ; les options comme filières cachées : le latin, les bilangues, la musique), dans les choix (l'auto-censure : Boudon ; les enfants d'ouvriers bons élèves vont moins en général ; les filles bonnes en maths vont moins en prépa scientifique), dans les territoires (la ségrégation résidentielle produit la ségrégation scolaire ; le privé et le contournement de la carte scolaire aggravent ; Paris : le collège le plus favorisé et le moins favorisé à 2 km), dans le supérieur (le coût : les études longues, Paris ; l'information : Parcoursup ; les réseaux : les stages, les entretiens ; les grandes écoles : le concours comme rite de classe).Ce qui réduit l'inégalité. La petite enfance (les crèches, la maternelle à 2 ans pour les milieux populaires, le langage : « Parler bambin »), les petites classes en primaire (le dédoublement : l'effet prouvé quand il est massif), l'enseignant (la formation, la stabilité en REP : les enseignants y sont plus jeunes et partent plus vite), les devoirs faits à l'école, la mixité (les études : la mixité profite aux faibles sans nuire aux forts), l'information et l'accompagnement (les cordées, les tuteurs), les bourses et le logement étudiant, les quotas (Sciences Po, les admissions parallèles) ; ce qui ne marche pas : les moyens saupoudrés (les ZEP à 10 % de plus), la libre concurrence (la carte scolaire assouplie), le redoublement, le numérique seul.Les explications en concurrence. Bourdieu (la culture légitime et la violence symbolique : l'école est faite pour les héritiers), Boudon (les choix : les familles populaires prennent moins de risques), les économistes (le capital humain, les rendements : Becker ; les expérimentations : Duflo, les « nudges »), les psychologues (les attentes, la menace du stéréotype : Steele), les géographes (la ségrégation), les historiens (Prost : la démocratisation réelle mais « ségrégative ») ; elles se complètent : l'inégalité est produite avant, pendant et par l'école, et amplifiée par le territoire.La comparaison internationale. La Finlande, le Canada, l'Estonie, le Japon combinent haut niveau et faible inégalité (l'école commune longue, les enseignants formés, les moyens au primaire, peu de privé) ; l'Allemagne (le tri à 10 ans) et la France sont les plus inégalitaires de l'OCDE ; les explications françaises (la sélection précoce par les filières, les redoublements, l'importance de la note et du classement, le faible investissement en primaire, le privé, la ségrégation urbaine, la « culture scolaire » exigeante et implicite) ; l'OCDE recommande : investir tôt, retarder le tri, former les maîtres, mixer.
Enjeux & débats
1) L'école reproduit-elle ou corrige-t-elle ? Bourdieu : elle reproduit et légitime ; les réalistes : elle a démocratisé (80 % au bac, 50 % de diplômés du supérieur : les enfants d'ouvriers d'aujourd'hui vont plus loin que les cadres de 1960) ; la réponse : elle réduit les inégalités absolues (tout le monde monte) et maintient les inégalités relatives (les hiérarchies se déplacent : Merle, la « démocratisation ségrégative ») ; le débat entre chances et places (Dubet) est la suite : faut-il rendre la course juste ou réduire l'enjeu de la course ?2) Le mérite est-il un mythe ? Le « don » et le « mérite » cachent le capital hérité (Bourdieu) ; mais le mérite est aussi le principe qui a ouvert l'école (le concours contre la naissance) et l'aspiration des milieux populaires (Boudon) ; les critiques récentes (Sandel, La Tyrannie du mérite, 2020 : le mérite humilie les perdants ; Dubet) contre les défenseurs (le mérite reste plus juste que le tirage au sort ou la naissance) ; développé fiche EDUC-010.3) Faut-il imposer la mixité sociale ? Les outils (la carte scolaire stricte, les secteurs multi-collèges, la modulation des moyens, les quotas dans le privé, les bus : le busing américain) ; les résultats (Paris 2017 : la mixité a progressé, les résultats des faibles aussi, les forts n'ont pas baissé) ; les résistances (les familles de classes moyennes qui fuient, le privé, les maires) ; le débat oppose le choix des familles (la liberté) et l'égalité (le collectif) ; le privé sous contrat est le nœud (40 % de cadres) : les contraindre à la mixité ou les laisser ?4) L'éducation prioritaire fonctionne-t-elle ? 40 ans de ZEP pour un écart stable ; les explications (les moyens faibles, l'instabilité des enseignants, le stigmate, les élèves concentrés) ; les réussites ponctuelles (le dédoublement massif : l'effet prouvé ; les internats ; les cordées) ; les propositions (l'allocation progressive des moyens à tous les établissements selon l'IPS, pour éviter les effets de seuil : le Cnesco, la Cour des comptes 2021 ; la stabilisation des enseignants : les primes, les carrières) ; la question de la concentration (des quartiers ou des moyens).5) Filles et garçons : l'inégalité inversée ? Les filles réussissent mieux partout (la lecture, le bac, le supérieur) mais s'orientent vers les filières moins rémunératrices (les lettres, la santé, le social) ; les garçons décrochent plus (60 % des décrocheurs) et dominent les sciences et les grandes écoles (70 % à Polytechnique) ; les explications (les stéréotypes, l'auto-censure, la menace du stéréotype, les enseignants qui interrogent plus les garçons en maths) ; les politiques (les campagnes pour les sciences, la spécialité maths rendue plus accessible en 2023 après la chute des filles) ; la question de l'échec des garçons commence à être posée (Reeves, Of Boys and Men, 2022).
Exemples
- Les Héritiers (1964) : « les étudiants les plus favorisés n'apportent pas seulement des habitudes… ils héritent aussi de savoirs, de goûts et d'un bon goût dont la rentabilité scolaire est d'autant plus grande qu'elle est indirecte ».
- Pygmalion (Rosenthal et Jacobson, 1968) : des élèves désignés au hasard comme « prometteurs » à leurs maîtres progressent de 12 points de QI en un an ; l'attente fait la réussite.
- Boudon (1973) : « les inégalités des chances devant l'enseignement s'expliquent moins par l'héritage culturel que par les choix successifs des familles » ; la théorie de l'acteur rationnel.
- Sciences Po (2001) : Richard Descoings crée les conventions éducation prioritaire : 7 lycées de ZEP, puis 106 ; 10 % des admis ; « l'ouverture sociale sans baisser le niveau ».
- Le dédoublement (2017-2021) : 300 000 élèves de CP-CE1 à 12 en REP+ ; l'évaluation DEPP 2021 : l'écart avec les élèves hors REP réduit d'un cinquième ; « l'effet le plus fort jamais mesuré d'une politique éducative française ».
- L'IPS (octobre 2022) : le ministère publie l'indice de position sociale de chaque établissement après un recours ; les 100 collèges les plus favorisés sont privés ; Stanislas 155, Henri-IV 148 (public), un collège de Clichy-sous-Bois 70.
- PISA 2022 : 20 % de la variance des résultats expliqués par l'origine sociale en France (record OCDE avec la Hongrie et la Slovaquie) ; l'écart entre favorisés et défavorisés : 110 points, soit trois ans.
- Stanislas (janvier 2024) : le rapport d'inspection révèle des propos homophobes et sexistes, un catéchisme obligatoire ; la ministre Oudéa-Castéra y scolarise ses enfants ; démission au bout de 26 jours ; le débat sur le contrôle du privé.
Pièges & confusions
- Réduire Bourdieu à « l'école reproduit ». Le mécanisme est la légitimation par le mérite : la violence symbolique.
- Confondre inégalité des chances et des places. Dubet : rendre la course juste ou réduire l'écart entre les positions.
- Dire que les enfants d'immigrés réussissent moins. À origine sociale égale, ils réussissent autant, parfois mieux.
- Croire que les ZEP ont échoué faute d'idées. Faute de moyens (10 % de plus) et de stabilité ; le dédoublement massif a marché.
- Oublier le genre. Les filles réussissent mieux et s'orientent moins bien : l'inégalité à deux faces.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « L'école est-elle juste ? », « Le mérite existe-t-il ? », « Faut-il donner plus à ceux qui ont moins ? », « La liberté de choix nuit-elle à l'égalité ? », « L'égalité des chances est-elle une illusion ? », « L'école peut-elle corriger la société ? ». Fiche centrale du thème et des concours (Sciences Po, ENS, écoles de commerce : la question la plus fréquente sur l'école).À l'oral, tenez les chiffres (1 000 mots, 20 %, 70/30, 5 %, PISA 20 % de variance, 110 points), les concepts (reproduction, capital culturel, chances et places, choix rationnels, Pygmalion, ségrégation, inflation scolaire), les auteurs (Bourdieu, Boudon, Dubet, Duru-Bellat, Merle, Baudelot-Establet), les politiques (ZEP 1981, carte scolaire, dédoublement, IPS, mixité, cordées), la comparaison (Finlande contre Allemagne) et les débats. Les Héritiers et l'IPS de Stanislas sont les récits ; le dédoublement la preuve.Angle d'attaque conseillé : partir de l'IPS (Stanislas 155, Clichy-sous-Bois 70 : deux collèges de la même République à 20 km) et de la maternelle (1 000 mots d'écart à 4 ans) : l'inégalité est là avant l'école et concentrée par elle ; la question est ce que l'école peut y faire, et le dédoublement montre qu'elle peut quelque chose.
Sources
- Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers (1964) et La Reproduction (1970)
- François Dubet, Les Places et les chances (2010)
- Cnesco, Inégalités sociales et migratoires : comment l'école amplifie les inégalités ? (2016)
- DEPP, Évaluation du dédoublement des classes de CP et CE1 (2021)
- Marie Duru-Bellat, L'Inflation scolaire (2006)
Questions d'oral
1Quels sont les chiffres des inégalités scolaires en France ?2Que dit Bourdieu de la reproduction et du capital culturel ?3Quelle est la réponse de Boudon à Bourdieu ?4Que distingue Dubet entre égalité des chances et égalité des places ?5L'éducation prioritaire fonctionne-t-elle (ZEP, dédoublement) ?
+ 2 autres questions
Continuez votre exploration
Fiches du même thème
- L'éducation : école, République et transmission — repères et enjeux8 min
- Le système éducatif français : de la maternelle au bac, organisation, filières et chiffres8 min
- L'histoire de l'école en France : de Charlemagne à Jules Ferry et au collège unique8 min
- L'enseignement supérieur : université, grandes écoles, Parcoursup et la sélection8 min
