Les langues du monde : familles, diversité et langues en danger
Géographie
8 min de lecturePréhistoire – aujourd'huiEnviron 7 000 langues sont parlées dans le monde, réparties en familles (indo-européenne, sino-tibétaine, niger-congo, austronésienne…) ; une vingtaine d'entre elles sont parlées par la moitié de l'humanité, et la moitié pourrait disparaître avant 2100. Cette diversité, concentrée en Papouasie, en Afrique et en Amazonie, est un patrimoine cognitif et culturel que la mondialisation érode. La question linguistique est aussi politique : les frontières des États recoupent rarement celles des langues.
Définition
Une langue se distingue d'un dialecte par un critère théorique, l'intercompréhension (deux variétés mutuellement compréhensibles sont des dialectes d'une même langue), et en pratique par un critère politique : « une langue est un dialecte avec une armée et une marine » (formule attribuée à Max Weinreich). Le serbe, le croate et le bosnien sont intercompréhensibles mais comptés comme trois langues ; les « dialectes » chinois (cantonais, shanghaïen) ne le sont pas avec le mandarin mais sont comptés comme une seule langue.Une famille de langues regroupe des langues descendant d'un ancêtre commun reconstitué par la méthode comparative. Les principales :
- indo-européenne (environ 3 milliards de locuteurs : langues romanes, germaniques, slaves, indo-iraniennes, grec, celtique) ;
- sino-tibétaine (1,4 milliard : chinois, birman, tibétain) ;
- niger-congo (500 millions, plus de 1 500 langues d'Afrique subsaharienne : swahili, yoruba, wolof, zoulou) ;
- afro-asiatique (arabe, hébreu, amharique, berbère) ;
- austronésienne (indonésien, malgache, tagalog, langues polynésiennes) ;
- dravidienne (tamoul, télougou), turcique, ouralienne (finnois, hongrois), austroasiatique (vietnamien, khmer), japonique, coréanique.
Contexte
L'humanité a probablement toujours parlé une multitude de langues : les sociétés de chasseurs-cueilleurs, petites et dispersées, en produisent naturellement beaucoup, d'où la densité record de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (plus de 800 langues pour 10 millions d'habitants), du Vanuatu ou du Nigeria (plus de 500). Les grandes familles se sont diffusées avec des révolutions techniques : l'agriculture néolithique (hypothèse de Colin Renfrew pour l'indo-européen ; expansion bantoue en Afrique il y a 3 000 ans avec le fer et l'igname), la domestication du cheval (hypothèse des steppes pour l'indo-européen, confirmée par la génétique ancienne en 2015), la navigation (l'austronésien de Taïwan à Madagascar et à l'île de Pâques).Les empires ont ensuite imposé des langues : le latin, l'arabe avec l'islam (VIIe siècle), le mandarin, l'espagnol et le portugais en Amérique (où des centaines de langues ont disparu), le russe en Sibérie. Les États-nations modernes ont fait de l'unité linguistique un projet (la France, l'Italie, où 2,5 % de la population parlait italien en 1861), souvent au prix des langues régionales et minoritaires. La colonisation a diffusé l'anglais, le français et le portugais en Afrique et en Asie, où ils restent langues officielles après les indépendances.Depuis 1950, l'anglais est devenu la première langue véhiculaire mondiale (environ 1,5 milliard de locuteurs, dont seulement 400 millions de natifs), langue de la science (plus de 90 % des publications), du commerce et d'Internet. Parallèlement, l'urbanisation, l'école et les médias accélèrent l'abandon des petites langues : l'UNESCO estime que 40 % des langues sont menacées et que l'une d'elles disparaît en moyenne tous les quinze jours. La Décennie internationale des langues autochtones (2022-2032) tente d'inverser la tendance.
Mécanismes
La méthode comparative. Pour établir une parenté, on compare le vocabulaire de base (les nombres, les parties du corps, les pronoms) et l'on cherche des correspondances phonétiques régulières, non de simples ressemblances : père / father / pitar (sanskrit) / pater (latin) relèvent de la même racine avec la loi de Grimm. On reconstruit ainsi une proto-langue (le proto-indo-européen, parlé vers 4000 avant notre ère quelque part au nord de la mer Noire). Au-delà de 8 000 ans, les traces s'effacent et les « macro-familles » (nostratique) restent spéculatives.Pourquoi les langues divergent. Toute langue change (phonétique, grammaire, vocabulaire) ; isolées, deux communautés dérivent en quelques siècles jusqu'à l'incompréhension : le latin a donné dix langues romanes en mille ans. Le contact produit l'inverse : emprunts, convergence, pidgins et créoles.Comment une langue meurt. Rarement par la mort de ses locuteurs (sauf génocides ou épidémies, comme en Amérique) ; le plus souvent par rupture de transmission : les parents, jugeant leur langue inutile ou honteuse, parlent la langue dominante à leurs enfants ; en trois générations la langue disparaît. Le « dernier locuteur » (Ned Maddrell pour le mannois en 1974, Marie Smith Jones pour l'eyak en 2008) est un motif récurrent. L'inverse existe : l'hébreu, langue liturgique, est redevenu langue maternelle en Israël (revitalisation unique dans l'histoire), et le gallois, le maori, le basque, le hawaïen ont regagné des locuteurs par l'école immersive.Ce que perd l'humanité. Chaque langue encode des connaissances (plantes, écosystèmes, navigation), des structures cognitives originales (le pirahã sans nombres, le guugu yimithirr qui s'oriente par les points cardinaux plutôt que par gauche/droite), une littérature orale. La diversité linguistique est corrélée à la biodiversité : les mêmes régions (Amazonie, Nouvelle-Guinée, Afrique centrale) concentrent les deux.
Enjeux & débats
1) Une langue mondiale, chance ou appauvrissement ? L'anglais comme lingua franca facilite la science et les échanges (l'espéranto de Zamenhof, 1887, n'a jamais réussi) ; mais il avantage les natifs, standardise la pensée scientifique et menace les langues de savoir (le français, l'allemand ont quasiment disparu des sciences dures). Le « globish » est-il encore de l'anglais ? Les technologies de traduction automatique pourraient rendre la lingua franca inutile, ou au contraire achever la domination de l'anglais qui sert de pivot.2) Faut-il sauver toutes les langues ? Le coût de la revitalisation est élevé, et certains (le linguiste Salikoko Mufwene) estiment que l'abandon d'une langue est un choix rationnel de ses locuteurs, non une violence. Les défenseurs répondent que ce choix est contraint par des politiques de dévalorisation et que la diversité est un bien commun, comme les espèces.3) Langue et nation. Le nationalisme du XIXe siècle a fait de la langue le cœur de l'identité (Herder, Fichte) ; l'Europe s'est morcelée en États linguistiques ; les conflits linguistiques persistent (Belgique, Catalogne, Ukraine où la loi de 2019 impose l'ukrainien, Québec avec la loi 101). Les États multilingues (Suisse, Inde avec 22 langues officielles, Afrique du Sud avec 12) montrent qu'une autre voie existe.4) Le multilinguisme, atout ou handicap ? Les recherches sur le bilinguisme précoce ont d'abord craint la confusion, puis vanté l'« avantage bilingue » (flexibilité cognitive, protection contre la démence), aujourd'hui relativisé. Ce qui est établi : le bilinguisme n'est pas un obstacle et l'enfant apprend plusieurs langues sans effort avant 7 ans.5) La France et ses langues. 75 langues « de France » (régionales, d'outre-mer, d'immigration) sont reconnues par la Délégation générale à la langue française, mais l'article 2 de la Constitution bloque toute officialisation ; les créoles d'outre-mer, parlés par des millions de personnes, restent en marge de l'école.
Exemples
- Papouasie-Nouvelle-Guinée : 840 langues, 12 % des langues du monde pour 0,1 % de la population.
- L'hébreu moderne : de langue liturgique à langue maternelle de 9 millions de personnes en un siècle, sous l'impulsion d'Eliezer Ben-Yehuda.
- Le basque : seule langue isolée d'Europe occidentale, antérieure aux Indo-Européens, revitalisée par les ikastolak (écoles immersives).
- Le pirahã (Amazonie) : sans mots pour les nombres, sans couleurs abstraites, étudié par Daniel Everett, qui y voit une réfutation de Chomsky (contestée).
- Les créoles à base française : haïtien (12 millions de locuteurs, langue officielle depuis 1987), réunionnais, mauricien, seychellois, guadeloupéen, martiniquais.
- Les vingt langues les plus parlées couvrent la moitié de l'humanité : mandarin, espagnol, anglais, hindi, arabe, bengali, portugais, russe, japonais, français, etc.
- Le swahili : langue véhiculaire de 100 à 200 millions d'Africains de l'Est, adoptée comme langue officielle de l'Union africaine en 2022.
Pièges & confusions
- Confondre famille de langues et aire géographique. Le hongrois, le finnois et le basque sont en Europe mais ne sont pas indo-européens ; le hindi est indo-européen.
- Confondre langue et écriture. Le turc s'écrivait en alphabet arabe avant 1928 ; le serbe s'écrit en cyrillique et en latin.
- Dire qu'une langue est « primitive ». Toutes les langues ont une grammaire complète et complexe ; il n'y a pas de langue simple.
- Prendre le chiffre de 7 000 pour exact. Il dépend de ce qu'on compte comme langue ; les estimations vont de 6 000 à 8 000.
- Assimiler locuteurs natifs et locuteurs totaux. L'anglais a 400 millions de natifs mais 1,5 milliard de locuteurs.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « La diversité est-elle une richesse ? », « Faut-il une langue universelle ? », « La mondialisation uniformise-t-elle le monde ? », « Qu'est-ce qu'une nation ? », « Peut-on comparer les cultures ? ». La fiche est aussi utile en géopolitique (Ukraine, Catalogne, Afrique) et en économie (la langue comme marché).À l'oral, ayez les six grandes familles avec un exemple chacune, trois chiffres (7 000 langues, 40 % menacées, une disparition tous les quinze jours), deux cas de revitalisation (hébreu, basque) et le débat sur l'anglais mondial. La formule de Weinreich sur l'armée et la marine fait toujours son effet pour introduire la dimension politique.Angle d'attaque conseillé : partir de la Papouasie (840 langues) et du swahili à l'Union africaine pour montrer que la diversité linguistique est une réalité vivante et un enjeu politique, pas seulement un patrimoine en péril.
Sources
Questions d'oral
1Quelle différence entre une langue et un dialecte ?2Comment établit-on qu'une langue appartient à une famille ?3Pourquoi les langues meurent-elles et comment peut-on les sauver ?4L'anglais comme langue mondiale est-il une chance ou une menace ?5Que perd-on quand une langue disparaît ?
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