Napoléon et l'Empire : du Consulat à Waterloo, le fondateur de la France moderne

    Biographie
    8 min de lecture1799-1815

    En quinze ans, Napoléon Bonaparte a stabilisé la Révolution (Code civil, préfets, Banque de France, Concordat, lycées, Légion d'honneur), conquis l'Europe (Austerlitz, Iéna, Wagram) puis l'a perdue (Espagne, Russie, Leipzig, Waterloo). Les « masses de granit » de son État survivent deux siècles ; ses guerres ont fait un million de morts français et redessiné l'Europe. Héros ou tyran, il reste la figure la plus étudiée de l'histoire, et la plus disputée de la mémoire française (esclavage rétabli en 1802).

    Ressources

    Résumé vidéo
    Podcast
    0:0016:04

    Définition

    Napoléon Bonaparte (Ajaccio, 15 août 1769 – Sainte-Hélène, 5 mai 1821) : général de la Révolution, Premier consul (1799-1804), empereur des Français (1804-1814, puis les Cent-Jours en 1815). Les régimes :
    • le Consulat (Constitution de l'an VIII, décembre 1799 : trois consuls, mais le Premier consul décide ; consulat à vie en 1802) ;
    • l'Empire (sénatus-consulte du 18 mai 1804, plébiscite, sacre du 2 décembre 1804) : monarchie héréditaire à façade révolutionnaire, cour, noblesse d'Empire (1808), dynastie napoléonienne placée sur les trônes d'Europe (Joseph en Espagne, Louis en Hollande, Jérôme en Westphalie, Murat à Naples) ;
    • le Grand Empire (1810 : 130 départements, de Hambourg à Rome, 44 millions d'habitants) et ses États vassaux (Confédération du Rhin, royaume d'Italie, grand-duché de Varsovie) ;
    • la Première Restauration (avril 1814), les Cent-Jours (20 mars-22 juin 1815), la Seconde Restauration.
    Les masses de granit (expression de Napoléon, 1802) sont les institutions durables : le Code civil (21 mars 1804, 2 281 articles : propriété, contrat, famille, égalité civile), les préfets (17 février 1800), la Banque de France (1800) et le franc germinal (1803), le Concordat (1801-1802, paix religieuse avec le pape Pie VII), les lycées (1802) et l'Université impériale (1808), la Légion d'honneur (1802), le Conseil d'État (1799), la Cour des comptes (1807), le cadastre, les codes (commerce 1807, pénal 1810). Le bonapartisme est la tradition politique qui s'en réclame : autorité, plébiscite, ordre et nation, au-dessus des partis.

    Contexte

    L'ascension. Petit noble corse, boursier à Brienne puis à l'École militaire, lieutenant d'artillerie, jacobin, Bonaparte se distingue au siège de Toulon (1793), réprime l'insurrection royaliste du 13 vendémiaire (1795), épouse Joséphine de Beauharnais (1796), triomphe en Italie (1796-1797 : Lodi, Arcole, Rivoli, Campo-Formio) puis part en Égypte (1798-1799 : Pyramides, Aboukir, la pierre de Rosette, l'expédition savante), rentre et renverse le Directoire au 18 brumaire (9 novembre 1799) avec Sieyès. Premier consul, il pacifie (Vendée, amnistie des émigrés, Concordat), réforme (préfets, Code civil, franc), gagne à Marengo (1800), fait la paix d'Amiens avec l'Angleterre (1802), échappe à l'attentat de la rue Saint-Nicaise (1800), fait exécuter le duc d'Enghien (1804) et se fait empereur.
    L'apogée. La guerre reprend (1803) ; Trafalgar (21 octobre 1805, Nelson détruit la flotte) ferme la mer, mais Austerlitz (2 décembre 1805, la « bataille des trois empereurs »), Iéna (1806, la Prusse écrasée), Eylau et Friedland (1807), le traité de Tilsit avec le tsar Alexandre (1807) font de Napoléon le maître du continent ; le Blocus continental (1806) vise à étrangler l'Angleterre. La Grande Armée (600 000 hommes en 1812), la conscription (loi Jourdan), le génie tactique (la vitesse, l'artillerie, la concentration) font sa force. Il divorce de Joséphine (1809) et épouse Marie-Louise d'Autriche (1810), qui lui donne le roi de Rome (1811).
    La chute. L'Espagne (1808 : le « guêpier », guérilla, Goya, 300 000 morts français), l'Autriche (Wagram, 1809), la Russie (24 juin 1812 : la Moskova, Moscou incendiée, la retraite, la Bérézina ; 400 000 morts ou disparus), la campagne d'Allemagne (Leipzig, la « bataille des Nations », 16-19 octobre 1813), la campagne de France (1814), l'abdication à Fontainebleau (6 avril 1814), l'exil à l'île d'Elbe, le retour (le vol de l'Aigle, 1er-20 mars 1815), les Cent-Jours, Waterloo (18 juin 1815, Wellington et Blücher), la seconde abdication, Sainte-Hélène (1815-1821), le Mémorial de Las Cases (1823) qui fabrique la légende, le retour des cendres aux Invalides (15 décembre 1840). Bilan humain : environ 1 million de morts français, 3 millions en Europe ; territorial : la France de 1815 est ramenée à ses frontières de 1792 (traités de Paris, congrès de Vienne).

    Mécanismes

    Stabiliser la Révolution. Napoléon garde les acquis (égalité civile, fin des privilèges, vente des biens nationaux garantie par le Concordat, carrière ouverte aux talents) et supprime les libertés (presse contrôlée, quatre journaux à Paris en 1811 ; police de Fouché ; plébiscites truqués ; assemblées muettes) : « ni bonnet rouge, ni talon rouge ». Le Code civil consacre la propriété bourgeoise et l'autorité du père et du mari (la femme mariée incapable jusqu'en 1938) ; le Concordat fait des curés des fonctionnaires ; les lycées forment les cadres. C'est l'État jacobin sans la démocratie.
    Gouverner par l'administration. Le préfet (« empereur au petit pied ») applique dans chaque département les ordres de Paris ; le Conseil d'État rédige les lois ; la centralisation, héritée de Louis XIV et de la Convention, devient système ; Tocqueville notera que l'Empire a achevé ce que l'Ancien Régime avait commencé. Le système survit à tous les régimes : les préfets existent toujours.
    La guerre comme régime. L'Empire vit de la guerre (contributions des vaincus, gloire, promotion sociale par l'armée, débouché pour les ambitions) et en meurt (coalitions successives, conscription impopulaire, nationalismes réveillés en Espagne, en Allemagne, en Russie). Le Blocus continental, pour ruiner l'Angleterre, ruine le commerce européen et entraîne l'invasion du Portugal, de l'Espagne, l'annexion de la Hollande, la rupture avec la Russie.
    La légende. Napoléon a écrit son histoire (bulletins de la Grande Armée, tableaux de David et Gros, le Mémorial), Hugo, Stendhal, Balzac l'ont reprise, Louis-Philippe l'a récupérée (retour des cendres), Louis-Napoléon en a fait un régime (1852). La « légende noire » (Chateaubriand, Mme de Staël, l'« Ogre corse ») coexiste : le débat mémoriel de 2021 (bicentenaire, discours de Macron aux Invalides) l'a montré.

    Enjeux & débats

    1) Continuateur ou fossoyeur de la Révolution ? Il en garde le socle social et juridique et en tue la liberté politique ; les jacobins y voient une trahison, les modérés une consolidation (« la Révolution est finie », « les masses de granit ») ; Furet parle d'un « despotisme éclairé révolutionnaire ». L'Europe conquise reçoit le Code civil et l'abolition de la féodalité, et se soulève contre l'occupant.
    2) Le rétablissement de l'esclavage (20 mai 1802). Abolie en 1794, l'esclavage est rétabli dans les colonies (Guadeloupe, expédition de Leclerc à Saint-Domingue, mort de Toussaint Louverture au fort de Joux en 1803, indépendance d'Haïti en 1804) ; le Code civil ne s'applique pas aux esclaves ; c'est la tache majeure du bilan, au cœur des polémiques de 2021 (statues, commémoration). Les défenseurs invoquent le contexte (économie coloniale, pression des planteurs) ; les critiques la logique de puissance.
    3) Génie militaire ou boucher ? Le plus grand stratège de l'histoire (Clausewitz l'appelle « le dieu de la guerre ») ou un dictateur qui a saigné l'Europe ? Le bilan (1 million de morts français, la « génération sacrifiée », la France plus petite en 1815 qu'en 1799) nourrit la lecture critique ; l'admiration militaire (Austerlitz enseignée à West Point) et le mythe romantique la lecture héroïque.
    4) Napoléon et l'Europe. Précurseur de l'unité européenne (droit unifié, fin des frontières intérieures, il le dit lui-même à Sainte-Hélène) ou impérialiste français ? Les nationalismes allemand, espagnol, italien naissent contre lui ; le congrès de Vienne (1815) fonde un ordre européen conservateur contre son héritage ; l'Europe des nations du XIXe siècle est sa conséquence involontaire.
    5) Faut-il commémorer Napoléon ? En 2021, le bicentenaire de sa mort a opposé ceux qui refusent d'honorer un esclavagiste et un dictateur et ceux qui y voient le fondateur de la France moderne ; Macron a choisi de commémorer « sans célébrer », en nommant le rétablissement de l'esclavage. Le cas illustre la difficulté d'une mémoire nationale face à un héritage ambigu.

    Exemples

    • Le pont d'Arcole (1796) : le général au drapeau, tableau de Gros ; la scène est enjolivée (il tombe dans un marais).
    • Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard (David, 1801) : sur un cheval cabré ; il l'a franchi sur une mule.
    • Le sacre (2 décembre 1804) : il se couronne lui-même devant le pape ; David peint le couronnement de Joséphine pour éviter le geste.
    • Austerlitz (2 décembre 1805) : le « soleil d'Austerlitz », le plateau de Pratzen abandonné puis repris ; 25 000 morts austro-russes.
    • Le Code civil : « Ma vraie gloire n'est pas d'avoir gagné quarante batailles ; ce qui vivra éternellement, c'est mon Code civil » (Sainte-Hélène) ; encore en vigueur, exporté dans 70 pays.
    • La Bérézina (26-29 novembre 1812) : les pontonniers d'Éblé, le passage sous le feu, 30 000 morts ; le mot est devenu synonyme de désastre.
    • Le vol de l'Aigle (1815) : « L'Aigle volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame » ; la presse titre du « monstre » à « Sa Majesté » en vingt jours.
    • Le retour des cendres (15 décembre 1840) : deux millions de Parisiens, Victor Hugo décrit ; tombeau des Invalides (Visconti, 1861).

    Pièges & confusions

    • Confondre Consulat et Empire. 1799-1804, puis 1804-1814 ; les grandes réformes sont du Consulat.
    • Croire que Napoléon a gagné toutes ses batailles. Trafalgar, Aspern, Leipzig, Waterloo, et le désastre russe.
    • Oublier le rétablissement de l'esclavage. C'est la question qui sera posée ; le jury attend une réponse informée.
    • Réduire le bilan aux guerres. Les « masses de granit » sont l'essentiel de l'héritage.
    • Faire de Waterloo la fin. La légende commence à Sainte-Hélène ; Napoléon est un mythe autant qu'un homme.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Un grand homme fait-il l'histoire ? », « L'ordre vaut-il la liberté ? », « Peut-on exporter la liberté par les armes ? », « Faut-il juger le passé ? », « Qu'est-ce qu'un héros ? », « L'État est-il une machine ? ». Fiche à relier à la Révolution, au romantisme (Hugo, Stendhal) et à l'Europe.
    À l'oral, tenez la trajectoire (1796, 1799, 1804, 1805, 1812, 1815, 1821), les masses de granit (six institutions), les causes de la chute (Espagne, Russie, coalitions, nationalismes) et trois débats (Révolution, esclavage, commémoration 2021). La citation sur le Code civil et le mot de Clausewitz équilibrent. Pour Sciences Po, le débat mémoriel de 2021 est l'entrée contemporaine.
    Angle d'attaque conseillé : partir du sacre où il se couronne lui-même : tout Napoléon est là, le pouvoir qui ne doit rien à personne, la Révolution devenue monarchie.

    Sources

    • Jean Tulard, Napoléon ou le mythe du sauveur (1977)
    • Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire
    • Patrice Gueniffey, Bonaparte (2013)
    • Fondation Napoléon
    • Discours d'Emmanuel Macron, bicentenaire (5 mai 2021)

    Questions d'oral

    + 2 autres questions

    Continuez votre exploration