Winston Churchill (1874-1965) : l'homme de 1940, le verbe et les ombres de l'Empire
Biographie
8 min de lecture1874-1965Aristocrate, soldat, journaliste, ministre pendant quarante ans, responsable du désastre des Dardanelles, isolé dans les années 1930 quand il dénonce Hitler, Premier ministre le 10 mai 1940, Churchill refuse de négocier et tient seul face au nazisme jusqu'à l'entrée des États-Unis ; ses discours (« du sang, de la sueur et des larmes ») ont armé une nation ; battu en 1945, prophète de la guerre froide (« le rideau de fer »), prix Nobel de littérature (1953), il est le grand homme britannique. Ses ombres (l'Inde, la famine du Bengale, le racisme impérial, Gallipoli) sont aujourd'hui débattues.
Définition
Winston Leonard Spencer-Churchill (Blenheim, 30 novembre 1874 – Londres, 24 janvier 1965) est un homme d'État, militaire, historien et écrivain britannique. Repères : petit-fils du duc de Marlborough, fils de Lord Randolph Churchill (chancelier, mort à 45 ans) et de l'Américaine Jennie Jerome, Harrow (mauvais élève), Sandhurst, officier de cavalerie (Cuba, l'Inde, la charge d'Omdourman au Soudan 1898), correspondant de guerre, prisonnier des Boers et évadé (1899 : la célébrité), député conservateur (1900), passe aux libéraux (1904, le libre-échange), ministre du Commerce, de l'Intérieur (1910 : le siège de Sidney Street, les grèves), Premier Lord de l'Amirauté (1911-1915 : la modernisation de la flotte, le pétrole), le désastre des Dardanelles-Gallipoli (1915 : 250 000 pertes alliées, démission, six mois dans les tranchées), ministre des Munitions (1917), de la Guerre (1919 : l'intervention contre les bolcheviks), des Colonies (1921 : l'Irlande, l'Irak, la Transjordanie), retour chez les conservateurs (1924), chancelier de l'Échiquier (1924-1929 : le retour à l'étalon-or, une erreur), les « années sauvages » (1929-1939 : hors du gouvernement, contre l'autonomie de l'Inde, contre l'abdication d'Édouard VIII, et surtout contre l'apaisement : « vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre », Munich 1938), retour à l'Amirauté (3 septembre 1939), Premier ministre le 10 mai 1940 (le jour de l'offensive allemande), la décision de continuer (26-28 mai 1940, contre Halifax), Dunkerque, la bataille d'Angleterre, le Blitz, la « relation spéciale » avec Roosevelt (la Charte de l'Atlantique 1941, le prêt-bail), l'alliance avec Staline (1941), Téhéran, Yalta (1945), la victoire (8 mai 1945), la défaite électorale (juillet 1945 : les travaillistes d'Attlee), le discours de Fulton (5 mars 1946 : « un rideau de fer est descendu sur le continent »), celui de Zurich (1946 : « les États-Unis d'Europe »), Premier ministre à nouveau (1951-1955), Nobel de littérature (1953, pour ses Mémoires de guerre et ses discours), retraite, obsèques nationales (30 janvier 1965), enterré à Bladon. Marié à Clementine Hozier (1908), cinq enfants ; peintre, maçon, buveur, cigare ; la dépression (« le chien noir ») ; élu « plus grand Britannique » (BBC, 2002).
Contexte
L'aventurier et le réformateur (1874-1914). Une jeunesse de gloire cherchée (les guerres coloniales, les livres, l'évasion du Transvaal), un libéral social avec Lloyd George (les assurances, les bourses du travail, la réforme des prisons), un moderniste à l'Amirauté (les cuirassés au mazout, l'aviation navale, les chars qu'il finance en 1915).La chute et la traversée (1915-1939). Gallipoli le brise (Clementine : « je croyais qu'il mourrait de chagrin »), il retrouve le pouvoir mais reste suspect (le « turncoat », l'homme qui change de parti, l'aventurier) ; la grève générale de 1926 (il édite la British Gazette), l'étalon-or (Keynes le critique), puis l'exclusion des années 1930 où il a tort (l'Inde : Gandhi, « ce fakir séditieux » ; le roi) et raison (Hitler : le réarmement, dès 1933) ; sa solitude fait sa légitimité de 1940.1940-1945. Le 10 mai, Chamberlain tombe (la Norvège), le roi préfère Halifax, Churchill s'impose ; le 13 mai : « Je n'ai à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur » ; du 26 au 28 mai, le cabinet de guerre débat d'une paix par Mussolini, il l'emporte (« si cette longue histoire doit finir, qu'elle finisse quand chacun de nous gît sur le sol, étouffé dans son propre sang ») ; Dunkerque (338 000 évacués), le 4 juin (« nous nous battrons sur les plages… nous ne nous rendrons jamais »), le 18 juin (« leur plus belle heure »), Mers el-Kébir (3 juillet : la flotte française coulée), la bataille d'Angleterre (« jamais tant de gens n'ont dû autant à si peu »), le Blitz (43 000 morts civils, Churchill dans les ruines) ; la stratégie (la Méditerranée, le bombardement de l'Allemagne : Dresde, contesté), la diplomatie (les États-Unis, l'URSS : « si Hitler envahissait l'enfer, je dirais du bien du diable »), les tensions avec de Gaulle, la Grèce (décembre 1944), Yalta (les concessions à Staline sur la Pologne), la victoire et la défaite (le Royaume-Uni veut l'État-providence, Beveridge, non le héros de guerre).Le vieux lion (1945-1965). Le rideau de fer (Fulton), l'Europe (Zurich, le Conseil de l'Europe, sans le Royaume-Uni dedans), les Mémoires (six volumes, un million de livres), le retour (1951 : la bombe H britannique, la fin du rationnement, la mort du roi et le couronnement d'Elizabeth), l'AVC caché (1953), le départ (1955, Eden), la peinture, la mort ; les funérailles (les grues du port de Londres s'inclinent) ; le mythe (les films : Les Heures sombres, 2017 ; les statues ; la citation permanente) et sa révision.
Mécanismes
Le verbe. Churchill est un écrivain (40 livres, 8 000 discours, le Nobel) qui a fait de la langue une arme : les formules (« le rideau de fer », « le ventre mou de l'Europe », « la fin du commencement »), le rythme, l'anglo-saxon simple ; Kennedy : « il a mobilisé la langue anglaise et l'a envoyée au combat » ; ses discours ont été réécrits, réenregistrés (1949) et relus par les historiens (l'effet réel sur le moral est débattu : Mass Observation).La décision de mai 1940. Halifax proposait de sonder Mussolini pour une paix ; les historiens (Lukacs, Five Days in London) montrent que le refus n'était pas évident (la France tombait, l'Amérique était neutre, l'Empire menacé) ; Churchill a convaincu le cabinet élargi ; le contrefactuel (une paix de compromis, un Hitler maître de l'Europe) fait de ces cinq jours le moment où un individu a pesé.L'homme d'Empire. Victorien, Churchill croit à la supériorité de la race anglo-saxonne (« je n'admets pas qu'un grand tort ait été fait aux Peaux-Rouges d'Amérique ou aux Noirs d'Australie » : 1937), méprise Gandhi, combat l'indépendance indienne, gaze les Kurdes (1920, « l'usage du gaz contre les tribus non civilisées »), autorise les Black and Tans en Irlande ; la famine du Bengale (1943, 3 millions de morts) est son ombre la plus lourde : il refuse de détourner des navires et écrit des remarques ignobles (« pourquoi Gandhi n'est-il pas encore mort ? ») ; les historiens (Mukerjee, Tharoor) l'accusent, d'autres (Roberts) rappellent la guerre, les Japonais, les cyclones ; le débat est ouvert et vif (les statues taguées en 2020 : « was a racist »).Le stratège. Gallipoli (une bonne idée mal exécutée ?), la Norvège (1940), la Grèce (1941), les Balkans, le bombardement stratégique, la « stratégie périphérique » ; ses généraux (Alanbrooke) le décrivent comme épuisant et génial ; il a eu raison sur l'essentiel (tenir, s'allier) et tort sur beaucoup de détails.
Enjeux & débats
1) Churchill a-t-il sauvé le monde ? Sans lui, une paix avec Hitler en 1940 était possible (Halifax) ; avec lui, l'Angleterre a tenu jusqu'à Pearl Harbor et Barbarossa ; mais la victoire est soviétique (27 millions de morts) et américaine (l'industrie), et l'Empire britannique n'a pas survécu à la guerre qu'il a gagnée ; les historiens (Roberts, Toye) disent : il a rendu la victoire possible, non certaine.2) Faut-il déboulonner Churchill ? Les manifestants de 2020 (« Churchill was a racist »), les débats sur le Bengale et l'Inde, les propos sur les races, l'Irlande, les Kurdes ; les défenseurs (Johnson, la majorité des Britanniques) rappellent 1940 et le contexte (un homme de 1874) ; le compromis : la statue reste, les livres disent tout ; le débat illustre la question de l'homme et de l'époque.3) Le grand homme et la démocratie. Churchill est le héros démocratique par excellence (Parlement, élections, presse) et un aristocrate impérialiste qui a été battu par ses électeurs en 1945 ; il a accepté (« ils ont bien le droit ») ; sa phrase sur la démocratie (« le pire des régimes à l'exception de tous les autres », 1947) est la plus citée ; le paradoxe : le sauveur de la démocratie n'était pas un démocrate social.4) Churchill et l'Europe. Il a appelé aux États-Unis d'Europe (Zurich, 1946) et refusé que le Royaume-Uni en fasse partie (« nous sommes avec l'Europe, mais pas en elle ») ; les brexiters et les européens le citent tous deux ; sa vision (une Europe continentale réconciliée, une Angleterre entre l'Empire, l'Amérique et l'Europe : les « trois cercles ») explique le Brexit autant qu'elle le contredit.5) Churchill et de Gaulle. Alliés et rivaux (la « croix de Lorraine »), Churchill a soutenu de Gaulle en 1940 contre Roosevelt et l'a menacé (1943, 1944 : « chaque fois que je dois choisir entre vous et Roosevelt, je choisirai toujours Roosevelt ») ; de Gaulle : « Churchill est l'homme d'un grand pays qui a su rester grand » ; leur relation dit celle de la France et de l'Angleterre.
Exemples
- L'évasion (décembre 1899) : prisonnier des Boers à Pretoria, il saute le mur, se cache dans une mine, arrive à Lourenço Marques ; le Morning Post en fait un héros ; élu député l'année suivante.
- Munich (5 octobre 1938) : « Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre » ; il est hué.
- 13 mai 1940 : « Je n'ai rien d'autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur » ; le Parlement applaudit peu ; les conservateurs se méfient.
- 4 juin 1940 : « Nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues… nous ne nous rendrons jamais » ; à un collègue : « et nous les frapperons avec des bouteilles cassées, car c'est tout ce que nous avons ».
- 20 août 1940 : « Jamais dans l'histoire des conflits humains tant de gens n'ont dû autant à si peu » (les pilotes de la RAF).
- Le chien noir : sa dépression ; « je n'aime pas être au bord d'un quai quand un train passe » ; la peinture comme remède (500 tableaux).
- Fulton (5 mars 1946) : « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l'Adriatique, un rideau de fer est descendu sur le continent » ; Staline le compare à Hitler.
- 30 janvier 1965 : funérailles nationales, 300 000 personnes, les grues de la Tamise s'inclinent ; de Gaulle est présent ; enterré à Bladon près de ses parents, non à Westminster.
Pièges & confusions
- Réduire Churchill à 1940. Quarante ans de carrière, Gallipoli, l'Inde, la guerre froide, l'Europe.
- Croire qu'il a gagné les élections de 1945. Battu par Attlee : le peuple voulait l'État-providence.
- Oublier le Bengale. L'ombre attendue ; sachez présenter les deux thèses.
- Confondre Fulton et Zurich. Fulton : le rideau de fer (1946) ; Zurich : les États-Unis d'Europe (1946).
- Citer la phrase sur la démocratie sans la date. 11 novembre 1947, aux Communes, dans l'opposition.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Un homme peut-il changer l'histoire ? », « Faut-il négocier avec le mal ? », « Le courage est-il une vertu politique ? », « La parole a-t-elle un pouvoir ? », « Faut-il juger le passé ? », « La démocratie est-elle le pire des régimes ? ». Figure la plus utile pour le contrefactuel et pour le débat sur la mémoire.À l'oral, tenez les dates (1874, 1899, 1915, 1938, 10 mai 1940, mai-juin 1940, 1945, 1946, 1953, 1965), les cinq jours de mai 1940, trois discours, les ombres (Bengale, Inde, Kurdes, Dresde), le rapport à de Gaulle et à l'Europe, et les débats (sauveur, déboulonnage, démocratie). Le chien noir et les bouteilles cassées sont les anecdotes ; Lukacs (Five Days in London) la référence.Angle d'attaque conseillé : partir des cinq jours de mai 1940 (26-28 mai : le cabinet de guerre hésite à négocier) pour montrer que l'histoire s'est jouée sur une décision individuelle, puis équilibrer avec le Bengale (1943) : le même homme, la même volonté, le pire et le meilleur.
Sources
Questions d'oral
1Pourquoi Churchill était-il isolé dans les années 1930 ?2Que s'est-il joué entre le 26 et le 28 mai 1940 ?3Quel rôle ont joué ses discours en 1940 ?4Pourquoi a-t-il été battu en 1945 ?5Que dit le discours de Fulton et quel rapport avec la guerre froide ?
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