Le travail : de la division du travail aux bullshit jobs, sens, emploi et chômage
Notion
8 min de lecture1776 – aujourd'huiLe travail organise nos vies (35 000 heures en moyenne), nos statuts et nos identités ; la sociologie l'étudie depuis Smith (la division du travail), Marx (l'aliénation), Durkheim (la solidarité organique), Taylor et Ford (l'organisation scientifique), Friedmann (le travail en miettes). Aujourd'hui, le salariat (90 % des actifs) coexiste avec la précarité, le chômage de masse (7 %), le télétravail, les plateformes, la « grande démission », les bullshit jobs (Graeber) et une quête de sens qui interroge la « valeur travail » au moment où les réformes des retraites (2023) remettent la question au centre.
Définition
Le travail est l'activité humaine de production de biens ou de services ; en sociologie, il est étudié comme emploi (le statut : salarié, indépendant, fonctionnaire ; CDI 75 %, CDD, intérim, auto-entrepreneur), comme activité (les tâches, les conditions, l'organisation) et comme valeur (le sens, l'identité, la reconnaissance). Concepts fondateurs : la division du travail (Smith, 1776 : la manufacture d'épingles ; Durkheim, 1893 : la solidarité organique), l'aliénation (Marx : l'ouvrier dépossédé du produit, du processus, de lui-même), la plus-value, le taylorisme (1911 : l'organisation scientifique du travail, la séparation conception/exécution, le chronomètre), le fordisme (1908-1914 : la chaîne, le salaire de 5 dollars, la consommation de masse), le toyotisme (flux tendu, polyvalence), le post-fordisme (flexibilité, services, réseau), l'éthique du travail (Weber), le travail en miettes (Friedmann, 1956), le salariat (Castel : le statut protecteur construit de 1910 à 1970), la précarité (Bourdieu, Paugam : la disqualification), le chômage (Schnapper, Lazarsfeld : Les Chômeurs de Marienthal, 1933), la qualification, la souffrance au travail (Dejours, 1998), les risques psychosociaux (burn-out, France Télécom), le management (Boltanski et Chiapello : le nouvel esprit du capitalisme, 1999, le projet et le réseau), les bullshit jobs (Graeber, 2018 : les emplois que leurs titulaires jugent inutiles), l'ubérisation, le télétravail (25 % des salariés depuis 2020), la grande démission (2021-2022), le quiet quitting, la valeur travail (débat politique), le temps de travail (35 heures 2000, semaine de quatre jours), les retraites (réforme de 2023 : 64 ans).Chiffres France 2025 : 30 millions d'actifs, taux d'emploi 69 % (record), chômage 7,3 %, 2,3 millions de chômeurs (BIT), 10 % de contrats courts, 13 % d'indépendants, 1 million de micro-entrepreneurs, temps de travail annuel de 1 500 heures (parmi les plus bas de l'OCDE), productivité horaire élevée.
Contexte
Le travail industriel (1780-1945). Smith fait de la division du travail la source de la richesse, Marx de l'exploitation ; l'usine crée l'ouvrier, la discipline (Foucault), le syndicat (1884) ; Taylor rationalise (Principles of Scientific Management, 1911), Ford applique (Highland Park, 1913 : le temps de montage d'une Ford T passe de 12 heures à 93 minutes) ; Chaplin (Les Temps modernes, 1936) et Simone Weil (La Condition ouvrière, 1951, l'usine Alsthom en 1934) décrivent l'aliénation ; les lois sociales (1919 : 8 heures ; 1936 : 40 heures, congés payés ; 1945 : Sécurité sociale) construisent le salariat.Les Trente Glorieuses (1945-1975). Plein emploi, fordisme français (Renault-Billancourt, 30 000 ouvriers), croissance des salaires, mensualisation (1970), sociologie du travail (Friedmann : le travail parcellisé perd son sens ; Touraine : l'évolution du travail ouvrier ; Crozier : le phénomène bureaucratique), Mai 68 (les grèves, la contestation de la hiérarchie, le « travail à la chaîne » des OS immigrés à Flins), les enrichissements du travail (les groupes autonomes, Volvo).La crise et la flexibilité (1975-2008). Le chômage de masse (de 3 % en 1974 à 10 % en 1985, 12 % en 1997), la désindustrialisation, la précarité (CDD, intérim, temps partiel : Paugam, Le Salarié de la précarité, 2000), la « fin du travail » annoncée (Rifkin, 1995 ; Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition ?, 1995), les 35 heures (lois Aubry 1998-2000), le RMI (1988) puis le RSA (2008), le management par projet (Boltanski et Chiapello), la souffrance (Dejours, les suicides de France Télécom 2008-2009), l'intensification (Gollac), le débat sur les cadres (Bouffartigue).Le travail contemporain (2008-2025). La crise de 2008 puis la baisse du chômage (7 % en 2023), l'ubérisation (2010 : Uber, Deliveroo, 200 000 travailleurs de plateforme), les réformes (loi El Khomri 2016, ordonnances Macron 2017 : plafonnement des indemnités, accords d'entreprise ; assurance chômage durcie 2019-2024 ; retraites 2023 : 64 ans, la plus grande mobilisation depuis 1995), le Covid (télétravail massif, les « premiers de corvée », la « grande démission » américaine : 50 millions de démissions en 2022, en France des tensions de recrutement), le rapport au travail des jeunes (le sens, l'équilibre, le refus du « présentéisme » ; les enquêtes montrent que le travail reste « important » pour 90 % mais « très important » pour 24 % contre 60 % en 1990), la semaine de quatre jours expérimentée, l'IA (les emplois menacés : 30 % des tâches selon l'OCDE), le « plein emploi » promis par Macron (5 % en 2027, non atteint) et France Travail (2024).
Mécanismes
Ce que le travail fait aux personnes. Il donne un revenu, un statut (les PCS), une identité (« je suis boulanger »), un réseau, une structure du temps (Jahoda : les fonctions latentes ; Marienthal : les chômeurs perdent le temps et le lien), une reconnaissance (Honneth) ou une souffrance (Dejours : le travail peut rendre fou ou tenir debout) ; le chômage est une épreuve sociale (Schnapper : L'Épreuve du chômage, 1981 : le chômage total, inversé, différé) et une cause de mortalité (14 000 morts par an selon l'INSERM).L'organisation du travail. Taylorisme (le chronomètre, le bureau des méthodes), fordisme (la chaîne, le salaire), toyotisme (le juste-à-temps, les cercles de qualité, la polyvalence), le « néo-taylorisme » des services (les centres d'appels, les scripts, la logistique d'Amazon avec ses scanners), le management par objectifs et par projets (l'autonomie contrôlée, l'évaluation), le « lean », l'algorithme comme chef (Uber, les livreurs) ; la sociologie montre que l'autonomie affichée cache souvent une intensification (Gollac : 40 % des salariés « doivent se dépêcher toujours ou souvent »).Le salariat et ses marges. Le CDI reste la norme (75 % des salariés) mais 85 % des embauches se font en CDD ; le temps partiel (18 %, 80 % de femmes) ; les indépendants (13 %, en hausse avec le micro-entrepreneuriat de 2009) ; les plateformes (la présomption de salariat européenne, 2024) ; les fonctionnaires (20 % de l'emploi) ; la « société salariale » (Castel) reste dominante mais fragilisée aux marges (Paugam : intégration assurée, incertaine, laborieuse, disqualifiante).Le sens. Graeber (2018) : 40 % des salariés britanniques jugent leur emploi inutile (les « larbins », « porte-flingues », « rafistoleurs », « cocheurs de cases », « petits chefs ») ; les enquêtes françaises nuancent (10 %) ; la « quête de sens » (les bifurqueurs, les diplômés d'AgroParisTech en 2022 : « déserter ») ; Méda et Vendramin (Réinventer le travail) : les Français attendent beaucoup du travail (expressif) et en sont déçus (conditions) ; Coutrot et Pérez (Redonner du sens au travail, 2022) : le sens est la capacité à faire un travail utile, cohérent avec ses valeurs, développant ses compétences.
Enjeux & débats
1) Le travail est-il une valeur en voie de disparition ? Thèse (Méda, Rifkin, Gorz : Métamorphoses du travail, 1988) : le travail ne fonde plus la société, le temps libre et les autres activités comptent ; antithèse (Castel, Schnapper) : le chômage détruit, le travail reste le pivot de l'intégration ; les enquêtes : le travail reste central mais l'attachement se conditionne (sens, équilibre) ; le débat politique (« la valeur travail », Sarkozy 2007, Macron, le RN contre le « laxisme ») instrumentalise.2) La réforme des retraites (2023). Report de 62 à 64 ans, 43 annuités ; justification (l'équilibre financier, l'espérance de vie) ; opposition (pénibilité, inégalités d'espérance de vie : les ouvriers meurent plus tôt, le chômage des seniors), la plus grande mobilisation depuis 1995 (jusqu'à 1,3 million selon la police, 3,5 millions selon les syndicats), le 49.3, la question démocratique ; le débat sur sa suspension (2025, gouvernement Lecornu) montre qu'elle n'est pas digérée.3) L'IA va-t-elle supprimer le travail ? Les prédictions (Frey et Osborne 2013 : 47 % des emplois américains automatisables) se sont révélées exagérées ; l'histoire montre destruction et création (Schumpeter) ; l'IA générative menace cette fois les emplois qualifiés (traducteurs, juristes, développeurs juniors) ; les scénarios : polarisation (les très qualifiés et les services à la personne gagnent, le milieu perd), augmentation, chômage technologique (Keynes, 1930) ; le débat sur le revenu universel (Van Parijs, Hamon 2017) revient avec l'IA.4) Le télétravail change-t-il tout ? 25 % des salariés, 2 à 3 jours par semaine pour les cadres ; gains (temps, autonomie, immobilier, égalité pour les parents ?) et pertes (lien, collectif, apprentissage des jeunes, frontière vie privée, retour des ordres de retour au bureau : Amazon 5 jours en 2025) ; il accentue les inégalités (les ouvriers et employés ne télétravaillent pas : les « premiers de corvée » du Covid) ; les villes et les bureaux se transforment.5) Faut-il travailler moins ? Les 35 heures (créatrices d'emplois ou de rigidités, selon les études), la semaine de quatre jours (l'Islande, la Belgique, les expérimentations françaises : Urssaf, Lidl), la retraite, le temps partiel choisi ; les partisans (productivité, santé, écologie : la sobriété) contre les critiques (la compétitivité, la France travaille moins que ses voisins en heures annuelles) ; le débat sur le temps de travail est le plus ancien de la question sociale (1919, 1936, 1982, 2000).
Exemples
- La manufacture d'épingles (Smith, 1776) : dix ouvriers spécialisés produisent 48 000 épingles par jour ; seul, chacun en ferait 20 ; la division du travail comme source de richesse.
- Ford, Highland Park (1913) : la chaîne de montage ; le salaire de 5 dollars par jour (1914, le double du marché) pour fixer les ouvriers et créer des clients.
- Marienthal (1933) : Lazarsfeld et Jahoda étudient un village autrichien où l'usine a fermé ; les chômeurs marchent plus lentement, cessent de lire ; « la communauté lasse ».
- Simone Weil (1934-1935) : ouvrière chez Alsthom et Renault ; « l'usine, c'est l'humiliation » ; La Condition ouvrière publiée en 1951.
- Flins (1968-1973) : les OS immigrés de Renault ; Mai 68 et la grève ; le film Reprise de Hervé Le Roux (1996) sur l'ouvrière de Wonder qui ne veut pas « rentrer dans cette taule ».
- France Télécom (2008-2009) : 35 suicides ; « je me suicide à cause de mon travail » ; condamnation de Didier Lombard pour harcèlement moral institutionnel (2019).
- Graeber (2018) : « un emploi si totalement inutile que même la personne qui l'occupe ne peut justifier son existence » ; 37 % des Britanniques (YouGov 2015).
- AgroParisTech (30 avril 2022) : huit diplômés appellent à « déserter » les emplois « destructeurs » ; la vidéo devient le symbole des bifurqueurs.
Pièges & confusions
- Confondre travail et emploi. Le travail domestique, bénévole, informel n'est pas l'emploi ; la sociologie distingue.
- Croire que le CDI disparaît. 75 % des salariés ; c'est aux embauches que le CDD domine.
- Dire que les Français travaillent peu. Durée annuelle faible, productivité horaire élevée, taux d'emploi des seniors bas : le tableau est nuancé.
- Oublier Marienthal. L'étude fondatrice sur le chômage : le jury la connaît.
- Ignorer la réforme des retraites de 2023. Le plus grand conflit social récent ; question probable.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Le travail rend-il libre ? », « Faut-il travailler pour vivre ou vivre pour travailler ? », « Le travail a-t-il encore un sens ? », « La machine remplacera-t-elle l'homme ? », « Le chômage est-il une fatalité ? », « Faut-il travailler plus ? ». Fiche essentielle en ECG et en école de commerce (management, RH).À l'oral, tenez les concepts (division, aliénation, taylorisme, fordisme, salariat, précarité, sens), les auteurs (Smith, Marx, Durkheim, Weber, Friedmann, Castel, Paugam, Schnapper, Dejours, Graeber, Méda), les chiffres (actifs, chômage, CDI, télétravail, temps annuel), les jalons (1911, 1913, 1936, 2000, 2017, 2023), et les débats (valeur, retraites, IA, télétravail, temps). Marienthal et France Télécom sont vos deux récits.Angle d'attaque conseillé : partir de Marienthal (1933) : quand l'usine ferme, les gens marchent plus lentement ; le travail structure le temps et le lien avant de donner un revenu, et c'est pour cela que le débat sur sa « valeur » est plus qu'économique.
Sources
Questions d'oral
1Qu'est-ce que la division du travail chez Smith et Durkheim ?2Quelles sont les différences entre taylorisme, fordisme et toyotisme ?3Qu'est-ce que le salariat et pourquoi Castel parle-t-il de société salariale ?4Que révèle l'étude de Marienthal sur le chômage ?5Que sont les bullshit jobs et la quête de sens au travail ?
+ 2 autres questions
Continuez votre exploration
Fiches du même thème
- Religion, sécularisation et laïcité : la sociologie du croire8 min
- La sociologie : Durkheim, Weber, Marx, Bourdieu et l'étude scientifique de la société8 min
- Socialisation et classes sociales : comment la société nous fabrique8 min
- Famille, couple et genre : les transformations de la vie privée8 min
