L'acquisition du langage et le bilinguisme : Chomsky, Tomasello et les enfants sauvages
Science/Théorie
8 min de lecture1957 – aujourd'huiTout enfant apprend sa langue en trois ans, sans leçon, à partir d'un bain de parole incomplet : Chomsky en déduit une grammaire innée, Tomasello une capacité sociale à lire les intentions d'autrui. Les enfants privés de langage (Victor de l'Aveyron, Genie) montrent qu'il existe une période critique avant la puberté. Le bilinguisme précoce, longtemps craint, est aujourd'hui reconnu comme naturel et sans coût ; c'est même la situation majoritaire de l'humanité.
Définition
L'acquisition du langage désigne le processus par lequel l'enfant s'approprie sa ou ses langues maternelles (ou premières), par opposition à l'apprentissage d'une langue étrangère, plus tardif et souvent explicite. Les étapes sont remarquablement régulières dans toutes les cultures :
- dès la naissance, le nourrisson reconnaît la voix de sa mère et la prosodie de sa langue (entendue in utero) ;
- vers 6 mois, il distingue tous les contrastes phonétiques du monde, capacité qu'il perd vers 12 mois pour se spécialiser dans sa langue (un bébé japonais cesse de distinguer r et l) ;
- babillage (6-10 mois), premiers mots (12 mois), explosion lexicale (18-24 mois, jusqu'à dix mots nouveaux par jour), combinaisons de deux mots (« papa parti »), puis phrases complètes vers 3 ans ;
- vers 4-5 ans, la grammaire est essentiellement acquise ; le vocabulaire continue de croître toute la vie (60 000 mots chez l'adulte cultivé).
Contexte
La question de l'origine du langage chez l'enfant est ancienne : Hérodote rapporte que le pharaon Psammétique fit élever deux enfants sans parole pour savoir quelle langue ils parleraient spontanément (ils dirent bekos, « pain » en phrygien). Les enfants sauvages ont fasciné les Lumières : Victor de l'Aveyron, trouvé en 1800 vers 12 ans, éduqué pendant cinq ans par le médecin Jean Itard, n'apprit jamais à parler (film de Truffaut, L'enfant sauvage, 1970). Genie, découverte à Los Angeles en 1970 à 13 ans, enfermée et privée de parole depuis l'âge de 2 ans, acquit du vocabulaire mais jamais la grammaire : preuve douloureuse de la période critique.La théorie scientifique commence avec le béhaviorisme : pour Skinner (Verbal Behavior, 1957), l'enfant apprend par imitation et renforcement. Noam Chomsky le réfute en 1959 dans un compte rendu célèbre : l'enfant produit des phrases qu'il n'a jamais entendues, généralise des règles (« il a prendu »), acquiert une grammaire complexe à partir de données pauvres et jamais corrigées (« pauvreté du stimulus ») ; il doit donc disposer d'un « dispositif d'acquisition du langage » inné, la grammaire universelle. Cette thèse rationaliste (Chomsky se réclame de Descartes) domine jusqu'aux années 1990 ; Steven Pinker la popularise (L'instinct du langage, 1994).Depuis, une approche socio-cognitive et statistique s'est imposée : Michael Tomasello (Aux origines de la cognition humaine, 1999) montre que l'enfant apprend le langage grâce à l'attention conjointe (suivre le regard et le doigt de l'adulte) et à la lecture des intentions, capacités absentes chez les grands singes ; les expériences de Jenny Saffran (1996) montrent que des bébés de 8 mois extraient les mots d'un flux sonore continu par simple calcul des probabilités de transition entre syllabes. Les neurosciences (Ghislaine Dehaene-Lambertz, Patricia Kuhl) précisent la maturation ; les grands modèles de langage, qui apprennent une grammaire à partir de statistiques, relancent le débat.
Mécanismes
Pourquoi l'enfant apprend-il si vite ? Trois ingrédients : (1) des capacités perceptives précoces (discrimination des sons, sensibilité au rythme) ; (2) un apprentissage statistique puissant qui repère les régularités ; (3) une motivation sociale unique (partager l'attention, comprendre les intentions, imiter). Le « parler bébé » (motherese), avec son intonation exagérée et ses phrases courtes, présent dans toutes les cultures, facilite la segmentation. L'enfant est actif : il teste des hypothèses (« les chevals »), sur-généralise puis se corrige sans que personne l'y oblige.La période critique. Elle s'explique par la plasticité décroissante et par l'élagage synaptique : les circuits non utilisés sont supprimés. Après la puberté, on apprend une langue par des voies différentes (mémoire explicite), plus lentement, avec un accent. Les études sur les adoptés et les immigrants montrent que l'âge d'arrivée prédit le niveau final bien plus que la durée d'exposition. Les enfants sourds privés de langue des signes jusqu'à l'adolescence ne l'acquièrent jamais pleinement, ce qui plaide pour un accès précoce aux signes.Le cerveau bilingue. Les deux langues partagent les mêmes aires (Broca, Wernicke) et sont actives simultanément ; le bilingue inhibe en permanence la langue non pertinente, ce qui entraînerait son contrôle exécutif (« avantage bilingue », aujourd'hui discuté). Le vocabulaire de chaque langue est plus petit que chez un monolingue, mais le total est supérieur ; le mélange des langues (code-switching) n'est pas une confusion mais une compétence.L'apprentissage tardif. Il repose sur l'exposition massive, l'interaction et l'attention à la forme ; les méthodes (grammaire-traduction, audio-orale, communicative, immersion) ont chacune leurs résultats. Le Cadre européen commun de référence (CECR, 2001) définit les niveaux A1 à C2 utilisés dans toute l'Europe.
Enjeux & débats
1) Inné ou acquis ? Le débat Chomsky/Tomasello n'est pas tranché : la grammaire universelle s'est réduite au fil du temps (Chomsky ne retient plus que la récursivité comme trait spécifiquement humain, 2002), et les approches d'apprentissage statistique expliquent de plus en plus ; mais la vitesse et l'universalité de l'acquisition, ainsi que l'échec des grands singes, plaident pour une prédisposition biologique. Les grands modèles de langage apprennent avec des milliards de mots là où l'enfant en a entendu quelques millions : l'analogie a des limites.2) Le bilinguisme, chance ou handicap ? Jusqu'aux années 1960, on croyait qu'il retardait le développement (études biaisées sur des enfants d'immigrants pauvres). Peal et Lambert (1962) à Montréal ont renversé la conclusion, et le bilinguisme est aujourd'hui recommandé. En France, la crainte persiste pour les langues d'immigration (arabe, turc), alors que le bilinguisme anglais-français est valorisé : la hiérarchie sociale des langues, non la science, dicte les jugements.3) Faut-il enseigner les langues étrangères plus tôt ? L'école française introduit l'anglais dès le CP, mais quelques heures par semaine ne créent pas de bilinguisme ; les sections immersives et le contact réel comptent davantage. Les Français sont parmi les moins bons en anglais d'Europe, ce que l'on attribue au doublage des films, à la taille du pays et à l'enseignement centré sur l'écrit.4) Les inégalités précoces. Le « word gap » (Hart et Risley, 1995 : 30 millions de mots d'écart à 4 ans entre milieux favorisés et défavorisés, chiffre exagéré mais tendance confirmée) fait du langage le premier lieu des inégalités scolaires ; d'où les politiques de la petite enfance et le débat sur les écrans, qui remplacent l'interaction.5) La langue des signes. Reconnue comme langue à part entière (en France par la loi de 2005), elle possède une grammaire complète et est acquise par les enfants sourds selon les mêmes étapes que la parole (avec un babillage manuel). Le débat entre oralisme (faire parler) et bilinguisme signé (signes et français écrit) divise encore l'éducation des sourds.
Exemples
- Victor de l'Aveyron (1800) et Genie (1970) : les deux cas classiques de privation de langage, témoins de la période critique.
- Saffran, Aslin et Newport (1996) : des bébés de 8 mois exposés deux minutes à un flux de syllabes artificielles (« bidakupadotigolabu ») repèrent les « mots » par statistiques.
- Le « r » et le « l » japonais : la perte de discrimination phonétique vers 12 mois (Patricia Kuhl), réversible seulement par exposition sociale, pas par vidéo.
- Nim Chimpsky (années 1970) : chimpanzé à qui l'on a enseigné la langue des signes ; il apprit 125 signes mais jamais de syntaxe, d'où son nom parodique.
- Peal et Lambert (1962) : les enfants bilingues de Montréal surpassent les monolingues sur les tests d'intelligence verbale et non verbale.
- Le Luxembourg : école trilingue (luxembourgeois, allemand, français) pour tous, modèle européen de plurilinguisme institutionnel.
- Les hyperpolyglottes : Giuseppe Mezzofanti (XIXe siècle, 30 langues), et aujourd'hui des cas étudiés par les neurosciences.
Pièges & confusions
- Croire que l'enfant apprend par imitation et correction. Il généralise des règles (« ils sontaient ») que personne ne lui a enseignées.
- Confondre acquisition et apprentissage. La première est implicite et précoce, le second explicite et tardif.
- Dire que le bilinguisme retarde le langage. C'est une croyance réfutée depuis 1962 ; chaque langue peut être légèrement moins riche, l'ensemble est plus large.
- Présenter Chomsky comme réfuté ou comme définitif. Le débat est ouvert ; c'est l'un des plus vivants des sciences cognitives.
- Oublier la langue des signes. Elle est le meilleur argument pour la nature biologique du langage : les sourds l'inventent spontanément (langue des signes nicaraguayenne, née dans les années 1980 dans une école).
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Naît-on avec des idées ? », « L'éducation fait-elle l'homme ? », « Qu'est-ce qui distingue l'homme de l'animal ? », « Les inégalités se jouent-elles dès l'enfance ? », « Faut-il apprendre les langues étrangères ? ». Elle relie linguistique, psychologie du développement et politique éducative.À l'oral, ayez les étapes de l'acquisition avec leurs âges, les deux cas d'enfants privés de langage, le débat Chomsky/Tomasello avec l'argument de la pauvreté du stimulus et l'expérience de Saffran, et le renversement sur le bilinguisme (Peal et Lambert). La langue des signes nicaraguayenne est l'exemple qui impressionne : des enfants ont créé une langue complète en une génération.Angle personnel : si vous êtes bilingue ou avez appris une langue tardivement, dites-le et analysez votre expérience à la lumière de la période critique ; le jury aime les candidats qui appliquent les concepts à eux-mêmes.
Sources
Questions d'oral
1Quelles sont les grandes étapes de l'acquisition du langage ?2Qu'est-ce que l'argument de la pauvreté du stimulus ?3Que nous apprennent les cas de Victor de l'Aveyron et de Genie ?4Que reproche Tomasello à Chomsky ?5Le bilinguisme précoce est-il un avantage ?
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