L'écriture et les alphabets : de Sumer aux emojis

    Événement
    8 min de lecture-3300 – aujourd'hui

    L'écriture est inventée au moins trois fois (Mésopotamie vers 3300 av. J.-C., Chine, Mésoamérique) pour compter avant de raconter. Des pictogrammes aux syllabaires puis à l'alphabet phénicien (vers 1050 av. J.-C.), ancêtre du grec, du latin, de l'arabe et de l'hébreu, elle a transformé la mémoire, le droit, la religion et la pensée. L'imprimerie puis le numérique en sont les révolutions suivantes ; l'emoji et la dictée vocale posent la question de son avenir.

    Définition

    L'écriture est un système de signes graphiques permettant de noter la langue. Elle se distingue des pictogrammes (dessins représentant des objets, sans lien avec une langue précise) par sa capacité à transcrire n'importe quel énoncé. On classe les systèmes selon ce que note le signe :
    • les écritures logographiques (ou idéographiques) : un signe = un mot ou un morphème (caractères chinois, hiéroglyphes en partie) ; plusieurs milliers de signes ;
    • les syllabaires : un signe = une syllabe (les kana japonais, le linéaire B mycénien) ; quelques dizaines à centaines de signes ;
    • les alphabets : un signe = un son (consonne ou voyelle) ; 20 à 40 signes ; l'abjad ne note que les consonnes (arabe, hébreu), l'abugida note la consonne avec une voyelle inhérente (devanagari de l'hindi, éthiopien).
    La plupart des systèmes réels sont mixtes : le japonais combine kanji (logogrammes chinois), hiragana et katakana (syllabaires) ; les hiéroglyphes égyptiens mêlent logogrammes, signes phonétiques et déterminatifs. L'orthographe est la norme d'écriture d'une langue dans un système donné ; la littératie (literacy) désigne la capacité de lire et d'écrire, et l'illettrisme la perte ou l'absence de cette capacité chez un adulte scolarisé (7 % des adultes en France).

    Contexte

    L'écriture naît en Mésopotamie (Uruk, vers 3300 avant notre ère) pour la comptabilité des temples : des jetons d'argile puis des tablettes où l'on note moutons, grains et bière ; le cunéiforme (en forme de coin, tracé au calame) sert ensuite au sumérien, à l'akkadien, au hittite, et enregistre le Code d'Hammurabi (vers 1750) et l'Épopée de Gilgamesh. En Égypte, les hiéroglyphes apparaissent vers 3200, avec deux cursives (hiératique, démotique) ; ils seront déchiffrés par Champollion en 1822 grâce à la pierre de Rosette. En Chine, les premiers caractères (vers 1250 avant notre ère, os oraculaires des Shang) sont encore lisibles aujourd'hui : c'est le seul système ancien resté en usage. En Mésoamérique, les Mayas développent une écriture logosyllabique complète (déchiffrée seulement dans les années 1980).
    L'alphabet est une invention unique : vers 1800-1500, des ouvriers sémitiques du Sinaï adaptent les hiéroglyphes pour noter les consonnes de leur langue (proto-sinaïtique) ; les Phéniciens en tirent vers 1050 un abjad de 22 lettres, que leur commerce diffuse ; les Grecs (vers 800) y ajoutent les voyelles en réutilisant des consonnes inutiles pour eux (aleph > alpha) : c'est le premier alphabet complet, ancêtre de l'étrusque puis du latin (VIIe siècle) et, par saint Cyrille (IXe siècle), du cyrillique. L'araméen donne l'hébreu carré, l'arabe, et les écritures de l'Inde.
    Au Moyen Âge, les moines copient à la main (le parchemin, la minuscule caroline sous Charlemagne, d'où nos minuscules) ; le papier chinois arrive en Europe par les Arabes au XIIe siècle. Gutenberg (vers 1450, Bible de Mayence) invente l'imprimerie à caractères mobiles, déjà connue en Chine et en Corée mais peu adaptée aux milliers de caractères : en cinquante ans, 20 millions de livres sont imprimés en Europe, la Réforme, les sciences et les langues nationales en dépendent. La machine à écrire (1870), la sténographie, le braille (1829), le morse, puis l'ordinateur et l'Unicode (1991, plus de 150 000 caractères de toutes les écritures) et l'emoji (Japon, 1999 ; dans Unicode depuis 2010) sont les étapes suivantes. Les réformes d'écriture modernes sont politiques : le turc passe de l'arabe au latin en 1928 (Atatürk), la Chine simplifie ses caractères en 1956, le Kazakhstan abandonne le cyrillique.

    Mécanismes

    Le principe du rébus. Le passage du dessin au son se fait par le rébus : le signe « roseau » (gi en sumérien) sert à noter le mot « rendre » (gi aussi), sans lien de sens. Cette phonétisation est le saut décisif ; les Chinois l'accomplissent en combinant une clé sémantique et un composant phonétique dans 90 % des caractères.
    Pourquoi l'alphabet ? Avec 25 signes, il s'apprend en quelques mois, contre des années pour les logogrammes ; il est adaptable à toute langue. Mais il coupe le signe du sens (on ne « voit » pas le mot) et impose une orthographe : là où l'espagnol ou le finnois sont quasi phonétiques, le français et surtout l'anglais (ough prononcé de six façons) ont des orthographes historiques qui allongent l'apprentissage de la lecture d'un à deux ans, selon les comparaisons européennes.
    Ce que l'écriture change dans la pensée. Jack Goody (La raison graphique, 1977) montre que l'écriture permet la liste, le tableau, la formule, donc l'abstraction, la comparaison et la critique : on peut relire, confronter, corriger. Elle fixe le droit (codes), la religion (« religions du Livre »), l'histoire ; elle sépare l'auteur de son texte (Platon, dans le Phèdre, redoutait qu'elle affaiblisse la mémoire et livre les discours à des lecteurs incapables d'interroger l'auteur). Walter Ong distingue les cultures orales (formulaires, répétitives, communautaires) et écrites (analytiques, individuelles).
    Le cerveau lecteur. La lecture est trop récente pour avoir façonné le cerveau ; elle recycle une aire visuelle (Dehaene) et s'apprend par le décodage graphème-phonème ; d'où le consensus scientifique en faveur de la méthode syllabique contre la méthode globale, et la question de la dyslexie (5 à 8 % des enfants).

    Enjeux & débats

    1) L'écriture, instrument de domination ? « L'écriture semble avoir favorisé l'exploitation des hommes avant leur illumination » (Lévi-Strauss, Tristes tropiques) : elle naît avec les impôts, les États et les hiérarchies (scribes contre illettrés). Goody et Havelock répondent qu'elle a aussi rendu possibles la démocratie grecque (les lois affichées), le droit égal, la science et la critique du pouvoir.
    2) L'orthographe française, patrimoine ou obstacle ? La France consacre un temps scolaire record à l'orthographe pour des résultats en baisse (dictée de 1987 refaite en 2015 : 17,8 fautes contre 10,7) ; les réformateurs proposent une simplification (accord du participe passé, doubles consonnes), les conservateurs y voient un nivellement et une perte d'histoire. Le débat est un marqueur social : l'orthographe est un filtre de sélection.
    3) Le numérique tue-t-il l'écriture ? Jamais on n'a autant écrit (SMS, réseaux, mails), mais court, rapide, oralisé, avec des emojis qui réintroduisent une part de pictogramme ; l'écriture manuscrite recule (la Finlande a cessé d'enseigner la cursive en 2016), et la dictée vocale et les modèles de langage écrivent à notre place. Certains y voient une « oralité secondaire » (Ong), d'autres un appauvrissement de l'attention et de la mémoire (l'écriture à la main favorise la mémorisation, études de Mueller et Oppenheimer, 2014).
    4) Les emojis, une nouvelle langue ? Non : ils n'ont ni grammaire ni double articulation ; ce sont des pictogrammes qui accompagnent le texte et notent le ton (ce que l'écrit ne savait pas faire). Mais leur gouvernance par le consortium Unicode (représentation des peaux, des genres, des cultures) en fait un enjeu politique inattendu.
    5) L'illettrisme. 2,5 millions d'adultes en France ont été scolarisés et ne maîtrisent pas la lecture ; l'illettrisme, distinct de l'analphabétisme, est un facteur d'exclusion sociale et numérique majeur, et une cause nationale en 2013.

    Exemples

    • Uruk, vers 3300 : les premières tablettes sont des comptes de bière et de moutons ; l'écriture naît de la comptabilité, non de la littérature.
    • La pierre de Rosette (1799) : décret de Ptolémée V en hiéroglyphes, démotique et grec ; Champollion (1822) : « Je tiens l'affaire ! »
    • La Bible de Gutenberg (vers 1455) : 180 exemplaires, 42 lignes par page ; l'imprimerie divise le prix du livre par 100 en un siècle.
    • Le braille (1829) : Louis Braille, aveugle à 3 ans, invente à 20 ans un système de six points inspiré d'un code militaire.
    • Le hangeul coréen (1443) : alphabet créé par le roi Sejong pour alphabétiser le peuple, considéré comme le plus rationnel du monde.
    • Atatürk (1928) : le turc passe à l'alphabet latin en trois mois ; le taux d'alphabétisation passe de 10 % à 90 % en un demi-siècle.
    • Unicode : 150 000 caractères pour 160 écritures ; le premier emoji est né en 1999 chez NTT Docomo, l'emoji « visage qui pleure de rire » fut « mot de l'année » de l'Oxford Dictionary en 2015.

    Pièges & confusions

    • Confondre alphabet et écriture. L'alphabet est un type d'écriture parmi d'autres, invention unique et tardive.
    • Croire que les caractères chinois sont des « idées » pures. 90 % d'entre eux comportent un composant phonétique.
    • Dire que l'écriture est née pour raconter des histoires. Elle est née pour compter et administrer.
    • Opposer oral et écrit comme primitif et évolué. Les cultures orales ont des littératures (Homère, les griots) et des mémoires prodigieuses.
    • Voir dans l'emoji une régression vers les hiéroglyphes. Les hiéroglyphes notaient la langue ; l'emoji note le ton.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « L'écriture nous a-t-elle rendus plus intelligents ? », « Faut-il se méfier de la mémoire ? », « La technique transforme-t-elle la pensée ? », « Le livre a-t-il un avenir ? », « L'école doit-elle enseigner l'orthographe ? ». Utile aussi pour les sujets sur les religions du Livre, le droit, la démocratie athénienne, l'imprimerie et la Réforme.
    À l'oral, tenez la chronologie en cinq étapes (Uruk 3300, Phéniciens 1050, Grecs 800, Gutenberg 1450, Unicode 1991), les trois types d'écriture, Champollion et Goody. Ayez Platon (Phèdre) et Lévi-Strauss (Tristes tropiques) comme critiques classiques, et la dictée de 1987/2015 comme chiffre d'actualité. Terminez sur la dictée vocale et l'IA : après cinq mille ans, l'écriture pourrait redevenir orale.
    Angle d'attaque conseillé : partir de l'emoji (que tout le monde utilise) pour remonter au rébus sumérien : le même mécanisme, le dessin qui note autre chose que ce qu'il montre.

    Sources

    • Jack Goody, La raison graphique (1977)
    • Louis-Jean Calvet, Histoire de l'écriture
    • Stanislas Dehaene, Les neurones de la lecture (2007)
    • L'aventure des écritures
    • Agence nationale de lutte contre l'illettrisme

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