Inégalités et mobilité sociale : l'ascenseur est-il en panne ?

    Notion
    8 min de lecture1945 – aujourd'hui

    La France est l'un des pays les plus redistributifs du monde (les inégalités de revenus sont divisées par deux par les impôts et les prestations) et pourtant l'un de ceux où l'origine sociale pèse le plus sur le destin scolaire. Les inégalités de patrimoine explosent (les 10 % détiennent la moitié, les 1 % un quart), l'ascenseur social ralentit, les générations divergent, les territoires se séparent. Piketty, Bourdieu, Boudon, Dubet, Chetty : cette fiche donne les mesures, les explications et les débats sur l'égalité des chances et l'égalité des places.

    Définition

    Les inégalités sont des différences d'accès à des ressources socialement valorisées (revenu, patrimoine, éducation, santé, logement, pouvoir, reconnaissance) ; elles sont économiques (revenus : rapport interdécile D9/D1 de 3,4 après redistribution en France ; patrimoine : les 10 % les mieux dotés détiennent 47 %, les 1 % environ 25 %, les 50 % du bas 5 % ; coefficient de Gini de 0,29 pour les revenus, 0,6 pour le patrimoine), sociales (santé : 13 ans d'écart d'espérance de vie ; éducation ; culture), territoriales, de genre, d'origine (discriminations mesurées par le testing : un candidat au nom maghrébin reçoit 30 % de réponses en moins), générationnelles (Chauvel : les générations nées après 1960 ont perdu par rapport aux baby-boomers ; les 60-69 ans sont les plus riches) ; elles sont cumulatives (Merton : l'effet Matthieu) et reproduites.
    La mobilité sociale est le changement de position entre générations (intergénérationnelle : père-fils ; mère-fille depuis peu) ou au cours de la vie (intragénérationnelle) ; mesurée par les tables de mobilité (INSEE, enquête FQP : origine des fils en lignes, destinée en colonnes) ; mobilité brute (65 % des hommes de 40-59 ans ont une PCS différente de celle de leur père) et nette (déduction de la mobilité structurelle due à la transformation des emplois : la moitié) ; ascendante, descendante (le « déclassement », Peugny 2009 : un quart des fils de cadres) ; fluidité sociale (les chances relatives : un fils de cadre a 10 fois plus de chances de devenir cadre plutôt qu'ouvrier qu'un fils d'ouvrier, odds ratio en baisse lente) ; égalité des chances (chacun a les mêmes possibilités de départ) contre égalité des places (Dubet : réduire les écarts entre les positions) ; méritocratie (Young, 1958, terme ironique ; Sandel 2020) ; reproduction (Bourdieu), choix rationnels (Boudon : les familles calculent différemment le coût et le bénéfice des études), capital humain (Becker), grande Gatsby curve (Krueger : plus les inégalités sont fortes, moins la mobilité est élevée), redistribution (impôts, prestations, services publics : la France réduit les inégalités de 40 %).

    Contexte

    La compression (1945-1980). Les Trente Glorieuses réduisent les inégalités (Piketty : la part du décile supérieur passe de 45 % en 1910 à 30 % en 1970 ; les guerres, l'inflation, l'impôt progressif, la Sécurité sociale) ; la mobilité structurelle est forte (les paysans deviennent ouvriers, les ouvriers employés, les employés cadres : la « démocratisation » scolaire) ; Bourdieu (1964, 1970) montre que la démocratisation est « ségrégative » : les héritiers gardent l'avantage ; Boudon (1973) répond par les choix familiaux ; le débat structure la sociologie de l'éducation.
    La divergence (1980-2008). Reagan, Thatcher, la mondialisation, la finance, le recul de l'impôt font remonter les inégalités aux États-Unis (le 1 % passe de 8 % à 20 % du revenu) ; en France, les revenus restent contenus par la redistribution mais le patrimoine se concentre (l'immobilier, l'héritage : 60 % du patrimoine est hérité contre 35 % en 1970), le chômage crée les « nouveaux pauvres », le déclassement touche les diplômés (Chauvel : Les Classes moyennes à la dérive, 2006), la démocratisation scolaire (80 % au bac, 1985) se traduit par une « inflation » des diplômes et une ségrégation par filières (Duru-Bellat : L'Inflation scolaire, 2006).
    Le retour de la question (2008-2025). Piketty (Le Capital au XXIe siècle, 2013 : r supérieur à g, le capitalisme patrimonial) devient un phénomène mondial ; Occupy (« nous sommes les 99 % », 2011), les gilets jaunes (2018 : la taxe carbone et la suppression de l'ISF comme injustice), les jeunes (les moins de 30 ans, premières victimes de la pauvreté : 20 % des 18-29 ans sous le seuil), les milliardaires (Arnault, Musk ; la France compte 50 milliardaires, leur fortune a triplé depuis 2010), la fiscalité (ISF supprimé 2017, flat tax ; la taxe Zucman de 2 % sur les patrimoines au-dessus de 100 millions, votée à l'Assemblée en 2025, rejetée au Sénat, au cœur du débat budgétaire) ; l'école (PISA : la France parmi les pays où l'origine sociale pèse le plus ; les résultats en baisse ; le « choc des savoirs » de 2024, les groupes de niveau ; la mixité sociale et le privé) ; les discriminations (le testing, la police, les contrôles au faciès : Défenseur des droits ; les émeutes de 2023 après la mort de Nahel) ; les territoires (Guilluy, les métropoles, la ruralité, les quartiers prioritaires).

    Mécanismes

    Comment on mesure. Les déciles et centiles (INSEE), le rapport D9/D1, le Gini, le taux de pauvreté (60 % du revenu médian : 15 %, 9 millions de personnes ; 50 % : 8 %), le patrimoine (enquête Patrimoine, la Banque de France), l'espérance de vie par revenu, le testing (les discriminations), les tables de mobilité, les corrélations parents-enfants (l'élasticité intergénérationnelle du revenu : 0,5 aux États-Unis, 0,4 en France, 0,15 au Danemark), les comparaisons internationales (OCDE, World Inequality Lab).
    Pourquoi les inégalités se reproduisent. Le capital culturel et l'école (Bourdieu : la connivence entre la culture des familles favorisées et celle de l'école, les attentes des enseignants, les choix d'orientation) ; les choix rationnels (Boudon : à résultats égaux, les familles populaires arrêtent plus tôt, par aversion au risque) ; le capital économique (le privé, les cours particuliers, le logement près des bonnes écoles) ; le capital social (les stages, les réseaux) ; l'héritage (le patrimoine, l'immobilier) ; les discriminations ; les quartiers (Chetty : le code postal de l'enfance prédit le revenu adulte) ; les mécanismes se cumulent.
    Ce que fait la redistribution. Impôts progressifs (l'impôt sur le revenu, 45 % à 78 000 euros), cotisations, prestations (RSA, allocations logement, prime d'activité, minimum vieillesse : 65 milliards de prestations non contributives), services publics (école, santé gratuites : la « redistribution élargie » double le revenu des plus pauvres) ; le Gini passe de 0,52 avant redistribution à 0,29 après ; la France est l'un des pays les plus égalitaires en revenus et l'un des moins mobiles socialement : la redistribution corrige les résultats, non les chances.
    Les nouvelles fractures. Générations (les retraités plus riches que les actifs ; les jeunes locataires face aux vieux propriétaires), territoires (Paris et les métropoles concentrent les diplômés et les revenus ; les zones rurales et les DOM le chômage), origine (les descendants d'immigrés maghrébins : chômage double), genre (l'écart salarial, les retraites : 40 % de moins pour les femmes).

    Enjeux & débats

    1) Égalité des chances ou égalité des places ? Dubet (2010) : l'égalité des chances (la méritocratie, la sélection juste) est une fiction qui légitime les inégalités entre positions ; il faut réduire les écarts entre les places (les salaires, les conditions) ; ses critiques : cela suppose l'égalitarisme et renonce à la mobilité ; le débat politique oppose la gauche (les places, la redistribution) à la droite et au macronisme (les chances, l'école, le « premier de cordée »).
    2) La méritocratie est-elle juste ? Young (1958) l'inventait comme cauchemar ; Sandel (2020) montre que les gagnants croient mériter et les perdants s'humilient (le ressentiment populiste) ; Piketty, Chetty (Harvard et Yale recrutent plus d'enfants du 1 % que des 60 % du bas) montrent que le mérite est hérité ; les défenseurs (les concours, Bourdieu lui-même fils de facteur) rappellent qu'il n'y a pas d'alternative juste ; les grandes écoles (les Cordées de la réussite, les places réservées, Sciences Po et ses conventions ZEP depuis 2001) expérimentent.
    3) Faut-il taxer les riches ? L'ISF supprimé (2017) a coûté 3 milliards sans preuve de retour des exilés ; la taxe Zucman (2025) vise 1 800 contribuables pour 20 milliards, contestée (exil, contournement, constitutionnalité, effets sur les entreprises familiales) et populaire (70 % des Français) ; le débat mondial (le G20 sous présidence brésilienne, 2024) sur l'impôt minimum des milliardaires ; la question est celle de la justice fiscale contre l'attractivité.
    4) L'école réduit-elle ou creuse-t-elle les inégalités ? Elle a démocratisé l'accès (80 % au bac) et maintenu la hiérarchie (les filières, les grandes écoles, le privé sous contrat : 20 % des élèves, plus favorisés ; l'affaire Stanislas 2024) ; PISA classe la France parmi les plus inégalitaires ; les réformes (éducation prioritaire, dédoublement des CP, mixité sociale, Parcoursup accusé de reproduire) sont débattues ; la question du privé (financement public de 75 %) revient.
    5) Les inégalités sont-elles nécessaires ? L'argument libéral (elles incitent, récompensent le talent et le risque : Rawls admet celles qui profitent aux plus défavorisés) contre l'argument égalitaire (elles nuisent à la croissance, à la santé, à la démocratie : Wilkinson et Pickett, Pourquoi l'égalité est meilleure pour tous, 2009 ; l'OCDE et le FMI reconnaissent depuis 2014 que les inégalités freinent la croissance) ; le consensus des économistes a bougé ; le débat porte sur le niveau tolérable et sur les instruments.

    Exemples

    • Piketty (2013) : « r supérieur à g » : quand le rendement du capital dépasse la croissance, le patrimoine hérité domine ; 2,5 millions d'exemplaires vendus.
    • Le testing (Duguet, L'Horty) : à CV égal, un candidat nommé Mohamed reçoit 30 % de réponses en moins qu'un Julien ; les contrôles de police : les jeunes perçus noirs ou arabes 20 fois plus contrôlés (Défenseur des droits, 2017).
    • Chetty (2014) : aux États-Unis, la probabilité de passer du quintile du bas au quintile du haut varie de 4 % (Charlotte) à 13 % (San José) ; le code postal fait le destin.
    • Sciences Po (2001) : Richard Descoings crée les conventions d'éducation prioritaire ; 10 % des admis par cette voie ; contestées par la droite puis imitées.
    • Les gilets jaunes (2018) : le ratio ISF supprimé / taxe carbone augmentée ; « Macron, président des riches » ; Piketty : « la réforme fiscale de 2017 est la plus inégalitaire depuis 1945 ».
    • Stanislas (janvier 2024) : le lycée privé parisien, l'affaire Oudéa-Castéra ; les inspections révèlent des dérives ; le financement public du privé remis en question.
    • La taxe Zucman (2025) : 2 % sur les patrimoines de plus de 100 millions d'euros, 1 800 foyers, 20 milliards ; votée à l'Assemblée le 20 février, rejetée au Sénat ; 86 % des Français favorables (Ifop).
    • Espérance de vie (INSEE, 2018) : 71 ans pour les 5 % d'hommes les plus pauvres, 84 pour les 5 % les plus riches ; « les riches vivent 13 ans de plus ».

    Pièges & confusions

    • Confondre inégalités de revenus et de patrimoine. Les premières sont modérées en France (Gini 0,29), les secondes fortes (0,6) et en hausse.
    • Confondre mobilité brute et nette. Les deux tiers changent de position, mais la moitié à cause de la transformation des emplois.
    • Croire que la France est inégalitaire en revenus. C'est l'un des pays les plus redistributifs ; le problème est la mobilité et le patrimoine.
    • Oublier Boudon face à Bourdieu. Les deux explications de la reproduction scolaire : question classique.
    • Ne pas connaître les chiffres. 10 % / 47 % du patrimoine, 15 % de pauvres, 13 ans d'espérance de vie, odds ratio de 10 : le jury les attend.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Le mérite est-il juste ? », « Peut-on hériter ? », « L'égalité est-elle un idéal ou une réalité ? », « L'école est-elle égalitaire ? », « Faut-il taxer les riches ? », « La France est-elle une société de classes ? ». Fiche à mobiliser dans tout débat sur la justice sociale ; centrale à Sciences Po.
    À l'oral, tenez les mesures (déciles, Gini, pauvreté, patrimoine, espérance de vie, testing), les concepts (mobilité brute/nette, fluidité, déclassement, égalité des chances/places, méritocratie), les auteurs (Bourdieu, Boudon, Piketty, Dubet, Sandel, Chetty, Chauvel, Peugny), les chiffres de la redistribution et les débats (méritocratie, taxe Zucman, école, inégalités nécessaires). Ayez un paradoxe : la France redistribue le plus et reproduit le plus.
    Angle d'attaque conseillé : partir du paradoxe français (parmi les pays les plus redistributifs et les moins mobiles) pour distinguer égalité des résultats et égalité des chances, puis montrer que le débat de 2025 (taxe Zucman, école) porte sur les deux à la fois.

    Sources

    • Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (2013)
    • François Dubet, Les Places et les chances (2010)
    • Michael Sandel, La Tyrannie du mérite (2020)
    • Observatoire des inégalités, Rapport sur les inégalités en France
    • INSEE, Revenus et patrimoine des ménages

    Questions d'oral

    + 2 autres questions

    Continuez votre exploration