La méritocratie en question : le mérite, le concours et l'égalité des chances

    Notion
    8 min de lecture1789 – aujourd'hui

    « Les carrières ouvertes aux talents » : depuis 1789, la France a remplacé la naissance par le mérite, mesuré par le concours (Polytechnique, l'agrégation, l'ENA) et le diplôme. Michael Young inventa le mot en 1958 pour s'en moquer ; Bourdieu montra que le mérite légitime l'héritage ; Sandel (La Tyrannie du mérite, 2020) que les gagnants méprisent et que les perdants se révoltent (Trump, le Brexit, les gilets jaunes) ; Dubet oppose l'égalité des places à l'égalité des chances. Concours, boursiers, quotas, discrimination positive, tirage au sort, INSP : cette fiche donne les arguments pour juger si le mérite est une promesse, un mythe ou une tyrannie.

    Définition

    La méritocratie est le principe selon lequel les positions sociales, les honneurs et les revenus doivent être attribués selon le mérite (les talents et les efforts) et non selon la naissance, la fortune, la cooptation ou le hasard ; elle suppose l'égalité des chances (chacun part avec les mêmes possibilités) et un instrument de mesure (l'examen, le concours, le diplôme, l'évaluation). Le mot est forgé par Michael Young (The Rise of the Meritocracy, 1958), une satire : dans une société où « QI + effort = mérite », les élites, certaines de leur valeur, deviennent arrogantes et les exclus, privés de l'excuse de la naissance, sont humiliés ; la révolte de 2033. Ses sources : l'article 6 de la Déclaration de 1789 (« tous les citoyens sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents »), Napoléon (« la carrière ouverte aux talents », les concours, la Légion d'honneur), la République (Ferry, les boursiers, l'ascenseur social), le mandarinat chinois (le concours impérial, 605-1905), le protestantisme et l'éthique du travail (Weber), le libéralisme (l'égalité des chances contre l'égalité des conditions : Rawls, Hayek), le socialisme (Marx : « à chacun selon ses capacités » pour la transition, « selon ses besoins » pour le communisme). Ses instruments : le concours (anonyme, égal, classant : les grandes écoles, l'agrégation, la fonction publique : 5 millions de fonctionnaires recrutés par concours ; le gaokao, le suneung), le diplôme (le bac, les grades, le « titre » : Bourdieu et Boltanski), les bourses (les boursiers de la République : Herriot, Pompidou, Pagnol), l'école (l'égalité des chances comme fonction : Durkheim, Parsons), les classements (les notes, les rangs, le tableau d'honneur). Ses critiques : Bourdieu (le mérite est l'héritage déguisé : le capital culturel ; l'école légitime l'arbitraire par le « don »), Dubet (Les Places et les chances, 2010 : l'égalité des chances est une « course » qui justifie l'inégalité des places ; il vaut mieux réduire l'écart entre les places), Sandel (La Tyrannie du mérite, 2020 : le mérite produit l'hubris des gagnants (Harvard, la « crédentialisation ») et l'humiliation des perdants (les sans-diplôme : les morts de désespoir, le vote populiste) ; la « rhétorique de l'ascension » d'Obama et de Clinton contre la dignité du travail), Markovits (The Meritocracy Trap, 2019 : l'élite méritocratique s'épuise et s'enferme), Hayek (le marché ne récompense pas le mérite mais la valeur pour autrui), Rawls (les talents sont un hasard naturel : « une loterie » ; le principe de différence), Young lui-même (2001 : « Blair a pris mon mot au sérieux »), Duru-Bellat (Le Mérite contre la justice, 2009), Frank (Success and Luck, 2016 : le rôle de la chance), Piketty (l'« hypocrisie méritocratique » des riches), les théoriciens de la discrimination positive (l'affirmative action américaine 1961-2023, les quotas, les « conventions ZEP »), du tirage au sort (les universités néerlandaises en médecine, Stone), de la loterie (Rawls) et de l'égalité réelle (Dubet, Rosanvallon, La Société des égaux, 2011). Ses chiffres : 5 % d'enfants d'ouvriers dans les grandes écoles, 60 % d'enfants de cadres à l'ENS ; l'ascenseur social (la mobilité : 60 % des fils d'ouvriers restent ouvriers ou employés en 1950, 50 % aujourd'hui ; la France dans la moyenne OCDE ; il faut six générations pour qu'une famille pauvre atteigne le revenu moyen selon l'OCDE 2018) ; les Américains croient au mérite (70 %), les Français y croient moins (40 %) mais l'exigent (le concours) ; 62 % des Français pensent que « les gens réussissent surtout grâce à leur origine ».

    Contexte

    L'invention (1789-1900). L'Ancien Régime : la naissance et la vénalité des offices ; 1789 abolit les privilèges et proclame les talents (article 6) ; la Révolution et l'Empire créent les concours (Polytechnique 1794, les Mines, l'ENS, les lycées à bourses, l'agrégation 1808) ; la bourgeoisie du XIXe siècle vit du diplôme et du concours (le bac, l'Université) tout en se reproduisant (les rentes, les héritages : Piketty, le « capital » à 90 %) ; la République promet l'ascension par l'école (les boursiers, les hussards noirs, le certificat) ; la Chine abolit le mandarinat (1905) au moment où l'Europe adopte les concours (la fonction publique britannique 1870 par concours, inspirée de la Chine).
    L'apogée et la critique (1900-1990). Les Trente Glorieuses (la massification, l'ENA 1945, le « boursier devenu ministre » : Pompidou, l'ascenseur social : la mobilité structurelle des paysans vers les employés), la sociologie critique (Bourdieu 1964 : le mérite cache l'héritage ; les Américains Jencks 1972 : Inequality ; le rapport Coleman), Young (1958) prophétise ; Rawls (1971) montre que les talents ne sont pas mérités (la loterie naturelle) et propose le principe de différence ; les politiques (la discrimination positive américaine 1961-1978 : Bakke ; les ZEP 1981 ; le tirage au sort néerlandais) tentent de corriger ; les libéraux (Hayek, Nozick) refusent le mérite comme critère (le marché récompense la valeur, non la vertu).
    La méritocratie triomphante et contestée (1990-2020). Blair et Clinton (la « troisième voie » : l'éducation comme seule justice : « education, education, education » ; l'égalité des chances contre l'égalité tout court), les néolibéraux (la responsabilité individuelle, le « self-made »), la « crédentialisation » (le diplôme obligatoire : 70 % des emplois exigent un diplôme du supérieur aux États-Unis), les grandes écoles et Harvard (Sandel : 2 % d'enfants pauvres à Harvard, plus d'enfants des 1 % que des 50 % les plus pauvres), les révoltes des « perdants » (2016 : le Brexit et Trump portés par les sans-diplôme ; 2018 : les gilets jaunes, la France périphérique de Guilluy contre les « premiers de cordée » ; Sandel 2020 : le populisme comme revanche contre l'humiliation méritocratique), la critique (Sandel, Markovits, Dubet, Piketty, Rosanvallon), la défense (Wooldridge, The Aristocracy of Talent, 2021 : le mérite reste la moins mauvaise des règles ; Adrian Wooldridge contre Sandel), Young démenti par son fils Toby Young (défenseur du mérite).
    Aujourd'hui (2020-2025). Les États-Unis (la Cour suprême abolit l'affirmative action raciale dans les universités, juin 2023 : Harvard contre SFFA ; les « legacies » (les enfants d'anciens : 30 % des admis) contestés ; Trump contre Harvard 2025 : le mérite « anti-DEI »), la France (l'ENA supprimée pour l'INSP 2022 au nom de l'ouverture ; les « cordées », les quotas de boursiers à Polytechnique ; Parcoursup et les lycées d'origine ; le débat sur le tirage au sort en médecine ; le « mérite » d'Attal et le « choc des savoirs » ; le rapport Sénat 2024 sur l'ascenseur social en panne), l'IA (le mérite quand la machine fait le travail ? la triche généralisée ? les recruteurs par algorithme), l'économie (les héritages : 60 % du patrimoine est hérité, Piketty ; la « société d'héritiers » : le Conseil d'analyse économique 2021), la Chine (le gaokao comme dernière méritocratie de masse, la « double réduction » pour égaliser), la Corée (le suneung et le mouvement 4B, les jeunes qui refusent la course), le débat sur le « mérite des gagnants » (les milliardaires « self-made » : Musk, Bezos : la légitimité de la richesse).

    Mécanismes

    Comment fonctionne un concours. L'anonymat (les copies numérotées), l'égalité formelle (le même sujet, le même jour), le classement (le rang : le premier, le dernier admis), la sélection (le numerus clausus, le nombre de places), la légitimité (le jury, la tradition, la difficulté) ; ses vertus (il a arraché les postes à la naissance et à la cooptation ; le fils de personne peut être premier : Bergson, Sartre, Pompidou), ses biais (il mesure la culture scolaire des héritiers : le concours est « juste » à l'instant et injuste dans la préparation : les prépas parisiennes, les cours privés, le capital culturel ; le stress, le hasard du jour, l'âge), ses effets (le rang à 22 ans fixe une vie : les « grands corps », la « noblesse d'État » ; le diplôme comme rente : Bourdieu et Boltanski, Le Titre et le poste), ses alternatives (le dossier : Parcoursup, les admissions parallèles ; l'entretien : la « personnalité », plus biaisé ; le tirage au sort : la loterie assumée ; les quotas).
    Pourquoi le mérite légitime. Il transforme une inégalité de fait en inégalité juste (les gagnants « le méritent », les perdants « n'ont pas assez travaillé ») ; Bourdieu : la violence symbolique du « don » ; Sandel : la « rhétorique de l'ascension » (« si vous travaillez dur, vous réussirez ») rend les perdants responsables et les gagnants arrogants ; Young : les exclus perdent l'excuse de la naissance ; les enquêtes : les diplômés méprisent davantage les non-diplômés que les riches les pauvres (Kuppens 2018) ; le populisme (Trump, le Brexit, les gilets jaunes) est aussi une révolte contre le mépris méritocratique.
    Ce que dit la mobilité sociale. La France est dans la moyenne OCDE (l'élasticité intergénérationnelle du revenu : 0,4 ; la Scandinavie 0,2, les États-Unis 0,5 : le « rêve américain » est plus vivant au Danemark), l'ascenseur a ralenti (la mobilité structurelle des Trente Glorieuses est finie : plus de paysans à faire monter), les diplômes ont perdu de leur valeur (l'inflation scolaire : Duru-Bellat), l'héritage revient (Piketty : le patrimoine hérité de 40 % en 1970 à 60 % ; les prix de l'immobilier : le logement des enfants par les parents), l'école reproduit (fiche EDUC-004) ; le mérite est plus réel dans la fonction publique (le concours) que dans le privé (le réseau) et plus réel au sommet (les Fields) qu'au milieu.
    Les correctifs et leurs paradoxes. La discrimination positive (les quotas de boursiers, les conventions ZEP, l'affirmative action : elle corrige les chances en violant l'égalité formelle : le débat américain tranché en 2023), l'égalité des places (Dubet : réduire l'écart entre le cadre et l'ouvrier plutôt que d'aider l'ouvrier à devenir cadre : la fiscalité, les salaires, la dignité), le tirage au sort (parmi les qualifiés : les Pays-Bas, la médecine ; les assemblées citoyennes), la « seconde chance » (la formation continue, les passerelles), la reconnaissance du travail (Sandel : la « dignité du travail » contre le culte du diplôme) ; chaque correctif heurte un principe (l'égalité formelle, la liberté, le mérite lui-même).

    Enjeux & débats

    1) Le mérite est-il un mythe ? Bourdieu et Sandel : oui, il légitime l'héritage et humilie ; les défenseurs (Wooldridge) : non, il a fait reculer la naissance, il reste l'idéal des classes populaires (le concours comme espoir), et les alternatives (la naissance, la cooptation, le hasard, les quotas) sont pires ; la position raisonnable : le mérite est un idéal juste mal réalisé, et sa critique vise sa réalité (l'héritage) et son idéologie (le mépris), non son principe.
    2) Égalité des chances ou égalité des places ? L'égalité des chances (la course juste : l'école, les bourses, les quotas) laisse intactes les inégalités de résultat et les justifie ; l'égalité des places (Dubet, Rosanvallon) réduit les écarts (les salaires, les statuts, la dignité) pour que la course compte moins ; les deux sont complémentaires (la Scandinavie fait les deux : la mobilité y est la plus forte parce que les places sont proches) ; le débat français (la « tyrannie » du diplôme, le smicard et le cadre) est celui de la justice sociale.
    3) Faut-il des quotas ? La discrimination positive (les femmes : la parité ; les boursiers : 30 % en prépa, 12 % à Polytechnique ; les ZEP : Sciences Po ; la race aux États-Unis jusqu'en 2023) corrige les chances ; les critiques (l'égalité formelle violée, le stigmate du « quota », les classes moyennes lésées, la Cour suprême 2023) ; les résultats (Sciences Po : les admis ZEP réussissent comme les autres ; Harvard : la diversité sans baisse de niveau) ; la France préfère le territoire et le revenu à l'origine (la « discrimination positive à la française » : les ZEP, non les quotas ethniques) ; la question de la légitimité (qui mérite d'être aidé ?).
    4) Le tirage au sort est-il plus juste ? Rawls : les talents sont une loterie, autant l'assumer ; les Pays-Bas (la médecine tirée au sort parmi les bacheliers qualifiés jusqu'en 2017, rétabli en 2023), les assemblées citoyennes (la Convention climat 2019), les propositions (les universités, les grandes écoles parmi les admissibles) ; les objections (la démotivation, l'arbitraire assumé, la fin du classement) ; l'avantage (il désacralise le mérite : le dernier admis et le premier refusé sont identiques) ; la question de ce que la société accepte de reconnaître comme hasard.
    5) La méritocratie a-t-elle produit le populisme ? Sandel : les « perdants » de la mondialisation, humiliés par le discours de l'ascension, votent Trump et le Brexit ; Guilluy : la France périphérique contre les métropoles diplômées ; les gilets jaunes contre les « premiers de cordée » ; les critiques (le populisme a d'autres causes : l'immigration, l'identité, l'économie ; les diplômés votent aussi populiste) ; la thèse est puissante (le mépris de classe est devenu mépris de diplôme) et discutée ; elle pose la question de la dignité de ceux qui ne « montent » pas, que l'école méritocratique a du mal à penser.

    Exemples

    • Article 6 (26 août 1789) : « tous les citoyens… sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ».
    • Napoléon : « la carrière ouverte aux talents » ; « tout soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal » ; Murat, fils d'aubergiste, roi de Naples ; les concours pour tous les corps.
    • Young (1958) : The Rise of the Meritocracy : « aujourd'hui les riches sont convaincus d'avoir la morale de leur côté… ils méritent ce qu'ils ont » ; la révolte des exclus en 2033 ; en 2001, dans The Guardian : « Tony Blair a pris mon mot au sérieux ».
    • Rawls (1971) : « nul ne mérite ses talents naturels ni sa position de départ dans la société » ; le principe de différence : les inégalités ne sont justes que si elles profitent aux plus défavorisés.
    • Pompidou : petit-fils de paysans du Cantal, fils d'instituteurs, normalien, agrégé, président (1969) ; « la République des boursiers » ; l'ascenseur social comme récit d'État.
    • Sandel (2020) : « la rhétorique de l'ascension… si vous pouvez, vous devez ; si vous ne pouvez pas, c'est de votre faute » ; Harvard compte plus d'étudiants issus des 1 % que des 50 % les plus pauvres.
    • Harvard contre SFFA (29 juin 2023) : la Cour suprême (6 contre 3) interdit la prise en compte de la race dans les admissions ; « le rêve de l'égalité des chances ne peut pas être réalisé par la discrimination » (Roberts) ; les legacies épargnés.
    • L'INSP (2022) : Macron : « nous devons supprimer l'ENA pour bâtir une école du service public plus ouverte » ; 2025 : 80 % des élèves de l'INSP sont enfants de cadres, comme à l'ENA.

    Pièges & confusions

    • Croire que Young défendait la méritocratie. Il a inventé le mot pour la satiriser (1958).
    • Confondre égalité des chances et égalité des places. Dubet : la course juste contre les écarts réduits.
    • Réduire Sandel à Bourdieu. Bourdieu : le mérite cache l'héritage ; Sandel : il humilie et produit le populisme.
    • Dire que la France est le pays de la mobilité. Moyenne OCDE ; la Scandinavie fait mieux ; six générations pour rattraper (OCDE).
    • Oublier l'article 6. Le mérite est un principe constitutionnel français : la référence attendue.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Le mérite existe-t-il ? », « L'égalité des chances est-elle une justice ? », « Faut-il des concours ? », « Le diplôme fait-il la valeur ? », « Le hasard est-il juste ? », « Les élites sont-elles légitimes ? ». Fiche théorique de synthèse du thème, à mobiliser en conclusion de tout sujet sur l'école, les inégalités, les élites ; le candidat à un concours parle de lui-même en la traitant : soyez honnête sur le paradoxe.
    À l'oral, tenez la définition, les sources (article 6, Napoléon, Ferry), Young, les instruments (le concours : vertus et biais), les critiques (Bourdieu, Rawls, Dubet, Sandel, Markovits, Duru-Bellat, Piketty) et les défenseurs (Wooldridge), les chiffres (5 %, 0,4, six générations, 60 % d'héritage), les correctifs (quotas, places, tirage au sort) et les débats. Young et Sandel ouvrent, Rawls fonde, Pompidou incarne, Harvard 2023 tranche.
    Angle d'attaque conseillé : partir du paradoxe du candidat (vous passez un concours en critiquant la méritocratie) et de Young (le mot inventé pour se moquer, devenu programme de gouvernement) : le mérite est ce que nous exigeons et ce que nous soupçonnons ; la question est de savoir comment le rendre moins faux (l'héritage) et moins cruel (le mépris), non comment s'en passer.

    Sources

    • Michael Sandel, La Tyrannie du mérite (2020)
    • Michael Young, The Rise of the Meritocracy (1958)
    • François Dubet, Les Places et les chances (2010)
    • John Rawls, Théorie de la justice (1971)
    • OCDE, A Broken Social Elevator ? How to Promote Social Mobility (2018)

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