Robert Badinter (1928-2024) : l'abolition de la peine de mort et le combat pour la justice

    Biographie
    8 min de lecture1928-2024

    Avocat marqué par la déportation de son père et par l'exécution de son client Bontems (1972), Robert Badinter fait de l'abolition de la peine de mort le combat de sa vie : il la plaide (Patrick Henry, 1977), l'écrit (L'Exécution), la fait voter comme garde des Sceaux de Mitterrand le 18 septembre 1981 (« la justice ne tue pas »). Il dépénalise l'homosexualité (1982), supprime les tribunaux d'exception, préside le Conseil constitutionnel (1986-1995), incarne la conscience juridique de la gauche, et entre au Panthéon le 9 octobre 2025. Sa vie est un cours sur la justice, l'humanisme et le courage parlementaire.

    Définition

    Robert Badinter (Paris, 30 mars 1928 – Paris, 9 février 2024) est un avocat, professeur de droit, homme politique et essayiste français. Repères : fils de Simon Badinter, fourreur juif né en Bessarabie, arrêté à Lyon par la Gestapo de Klaus Barbie (9 février 1943, rafle de la rue Sainte-Catherine) et mort à Sobibor ; études de droit et de lettres, Columbia (1948), avocat (1951), le cabinet Badinter-Bredin-Vaillant, professeur agrégé de droit (1965, Dijon, Amiens, Paris I) ; l'affaire Bontems (1972 : Claude Buffet et Roger Bontems, mutinerie de Clairvaux, deux otages tués par Buffet ; Bontems n'a pas tué mais est condamné à mort et guillotiné le 28 novembre 1972 sous Pompidou : « ce jour-là, je suis devenu abolitionniste militant ») ; L'Exécution (1973) ; l'affaire Patrick Henry (janvier 1977 : le meurtrier d'un enfant de 7 ans, Philippe Bertrand, à Troyes ; Badinter plaide contre la peine de mort, obtient la perpétuité ; la foule crie « à mort » ; il est insulté pendant des années) ; six autres condamnés sauvés de la guillotine (Christian Ranucci, exécuté en 1976, n'était pas son client) ; garde des Sceaux de Mitterrand (23 juin 1981 – 18 février 1986) : loi d'abolition (débat des 17-18 septembre 1981, adoptée 363 voix contre 117 à l'Assemblée, promulguée le 9 octobre 1981 : la France est le 35e pays abolitionniste, l'avant-dernier d'Europe occidentale), suppression de la Cour de sûreté de l'État et des tribunaux militaires en temps de paix, dépénalisation de l'homosexualité (loi du 4 août 1982 : fin de la majorité sexuelle discriminatoire), reconnaissance du droit de recours individuel devant la CEDH (1981), loi sur la sécurité et la liberté abrogée, réforme des prisons (les parloirs, la télévision, la fin des « quartiers de haute sécurité »), loi contre les contrôles au faciès ; président du Conseil constitutionnel (1986-1995, nommé par Mitterrand : la cohabitation, les décisions sur la nationalité, le Conseil comme gardien des libertés), sénateur socialiste des Hauts-de-Seine (1995-2011), la Commission d'arbitrage pour l'ex-Yougoslavie (1991-1993), l'abolition dans la Constitution (2007, article 66-1 : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort »), les livres (L'Abolition 2000, Les Épines et les Roses 2011, la pièce Cellule 107, Idiss 2018 sur sa grand-mère), le mariage avec la philosophe Élisabeth Badinter (1966), la mort le 9 février 2024 (le jour anniversaire de l'arrestation de son père), l'hommage aux Invalides (14 février 2024), le Panthéon le 9 octobre 2025, jour anniversaire de la promulgation de l'abolition.

    Contexte

    L'enfance et la guerre (1928-1945). Une famille juive d'Europe orientale, laïque, républicaine, installée à Paris ; la fuite en zone libre, Lyon, l'arrestation du père (Badinter, 14 ans, est absent ce jour-là), Sobibor ; la famille cachée en Savoie sous un faux nom ; « je suis devenu ce que je suis parce que mon père a été déporté » ; il assiste au procès Barbie (1987) sans plaider ; il a défendu l'abolition aussi contre lui-même (« je ne suis pas un ange, je suis un homme que la mort de son père a marqué »).
    L'avocat et l'abolitionniste (1951-1981). Un grand avocat d'affaires et de personnalités (Chaplin, Brigitte Bardot, Coco Chanel) qui devient l'avocat des condamnés ; Bontems (la démonstration : on peut guillotiner un homme qui n'a pas tué), Patrick Henry (« si vous votez la mort, vous serez seuls avec votre conscience » aux jurés ; Lecanuet, ministre de la Justice, avait promis la guillotine ; la haine publique), les campagnes (Amnesty, la Ligue des droits de l'homme, le PS de Mitterrand qui inscrit l'abolition au programme : « je suis contre la peine de mort », déclaré avant l'élection de 1981 malgré 63 % de Français favorables) ; la dernière exécution (Hamida Djandoubi, 10 septembre 1977, Marseille).
    Le garde des Sceaux (1981-1986). Le discours du 17 septembre 1981 (« demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue ») ; l'opposition (Chirac contre, mais une partie de la droite pour : Chaban, Peyrefitte ; le Sénat vote pour), la haine (les menaces, les huées à l'Assemblée : « Badinter, avocat des assassins »), les autres lois (homosexualité, prisons, tribunaux d'exception, indemnisation des victimes), les tensions (Mitterrand le laisse seul face aux policiers en 1983, l'affaire des « chèques » ; la « bavure » de Badinter accusé de laxisme après des meurtres ; il tient) ; son départ pour le Conseil constitutionnel (1986).
    Le sage (1986-2024). Le Conseil constitutionnel (la première cohabitation, les nationalisations-privatisations, la liberté de communication, le respect de la Constitution face au RPR : « la Constitution, c'est la règle du jeu ») ; le Sénat (le débat sur la Corse, sur l'Europe, sur la justice), l'Europe (la Commission Badinter sur la Yougoslavie : les critères de reconnaissance), le combat mondial contre la peine de mort (Ensemble contre la peine de mort, le Congrès mondial), la défense des droits (les prisons, la vidéosurveillance, la garde à vue), l'homme de lettres (l'Académie refusée, le théâtre), les positions tranchées (contre la déchéance de nationalité 2016, pour la laïcité, contre l'antisémitisme, le soutien à Israël et la critique de Netanyahou), la mort à 95 ans, la République en deuil (Macron : « une figure du siècle, une conscience républicaine, l'esprit français »).

    Mécanismes

    Le raisonnement abolitionniste. La peine de mort n'est pas dissuasive (les statistiques comparées, les pays abolitionnistes sans hausse), elle est irréversible (l'erreur judiciaire : Ranucci, les innocents américains), elle est inégalitaire (les pauvres, les étrangers, les malades mentaux sont exécutés), elle transforme la justice en vengeance (« la justice qui tue est une justice qui se venge »), elle est incompatible avec la dignité (Beccaria, 1764 ; Hugo, 1848 : « la peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie ») ; Badinter ajoute l'argument historique (la France, pays des droits de l'homme, dernière d'Europe) et l'argument moral (« je suis contre la peine de mort parce que… ») ; le discours de 1981 organise ces arguments en 1 h 45.
    La méthode Badinter. Le droit comme outil de progrès (l'avocat, le professeur, le ministre, le juge : quatre positions pour une cause), la parole (la plaidoirie, le discours, l'écriture), le courage face à l'opinion (63 % pour la peine de mort en 1981 ; l'abolition n'est majoritaire dans l'opinion qu'à partir de 1999 ; « la loi n'a pas à suivre les sondages ») ; la fidélité (Mitterrand, malgré les désaccords), l'indépendance (le Conseil constitutionnel contre son camp en 1986-1993).
    L'abolition dans le monde. 1981 : 35 pays ; 2025 : 113 abolitionnistes en droit, 145 en pratique ; l'ONU vote un moratoire (2007, 130 voix) ; les résistances : la Chine (des milliers d'exécutions), l'Iran (900 en 2024), l'Arabie saoudite, les États-Unis (27 États, 25 exécutions en 2024, Trump favorable, la peine fédérale rétablie), le Japon, Singapour ; l'Europe l'a interdite (protocole 13 de la CEDH, Charte) ; la France l'a gravée dans la Constitution (2007), ce qui empêche un retour par référendum.
    L'homosexualité (1982). Le régime de Vichy avait créé une discrimination (1942, majorité sexuelle à 21 ans pour les homosexuels, 15 pour les hétérosexuels), maintenue par la Libération (1945) et durcie (1960 : l'homosexualité « fléau social ») ; la loi Forni-Badinter du 4 août 1982 l'abroge (« il n'est que temps de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels ») ; Badinter est aussi à l'origine de la dépénalisation dans la mémoire du mouvement LGBT.

    Enjeux & débats

    1) Badinter a-t-il aboli contre le peuple ? 63 % des Français étaient pour la peine de mort en 1981 ; l'abolition est venue d'un homme, d'un parti et d'un vote parlementaire ; les partisans du référendum (le RN, jusqu'aux années 2010) parlaient de déni ; Badinter répondait que la loi peut précéder l'opinion (comme Hugo, comme pour l'IVG) et l'éduquer (l'opinion a basculé) ; le débat sur la démocratie représentative et les droits fondamentaux est ici exemplaire.
    2) La peine de mort est-elle définitivement abolie ? En France, oui (Constitution 2007, CEDH) ; le RN l'a retirée de son programme (2012) mais Marine Le Pen a proposé un référendum (2017) ; les attentats ont relancé le débat (2015, 2020 : un tiers des Français favorables, 50 % après les attentats) ; les jeunes sont plus favorables que leurs aînés (Ifop 2020) ; Badinter y voyait la fragilité de l'acquis.
    3) La justice doit-elle être humaine ou sévère ? Badinter incarne le courant humaniste (la prison comme dernier recours, la dignité des détenus, la réinsertion) contre le courant sécuritaire (les peines planchers, la surpopulation acceptée) ; il a été accusé de laxisme (1983-1985), de « culture de l'excuse » ; il a répondu que la justice n'est pas la vengeance et que la prison indigne fabrique la récidive ; le débat de 2025 (« la prison doit faire peur ») est son héritage contesté.
    4) Badinter et Israël, Badinter et la gauche. Juif, il a défendu Israël et critiqué ses gouvernements ; il a dénoncé l'antisémitisme à gauche (les positions de LFI après le 7 octobre 2023) ; sa panthéonisation (2025) a été contestée par des voix de gauche radicale et défendue par tous les autres ; son fils a rappelé sa position sur la Palestine ; la famille a demandé que l'entrée ne soit pas récupérée politiquement (Le Pen et Mélenchon non conviés à un rôle).
    5) La panthéonisation : un choix consensuel ? Annoncée par Macron le jour de sa mort, réalisée le 9 octobre 2025 (le jour anniversaire de l'abolition), elle réunit droite et gauche ; elle interroge : l'homme du droit, du courage, de la mémoire juive et de la République ; les critiques rappellent qu'il n'aimait pas les honneurs et qu'il aurait préféré l'abolition mondiale ; il est le 82e panthéonisé.

    Exemples

    • 9 février 1943 : Simon Badinter arrêté à l'UGIF de Lyon ; Robert, 14 ans, était rentré chez lui ; Sobibor ; il mourra lui-même un 9 février, 81 ans plus tard.
    • Bontems (28 novembre 1972) : Badinter assiste à l'exécution à la Santé ; « je me suis juré de combattre la peine de mort jusqu'à sa disparition » ; Pompidou avait refusé la grâce.
    • Patrick Henry (20 janvier 1977) : la plaidoirie de Troyes ; « si vous le condamnez à mort, vous aurez tué un homme, pas un crime » ; la foule dehors crie « à mort Badinter » ; il est menacé pendant des années.
    • Mitterrand (16 mars 1981, « Cartes sur table ») : « Je suis contre la peine de mort… je n'ai pas besoin de lire les sondages » ; l'aveu contre l'opinion.
    • 17 septembre 1981 : « J'ai l'honneur, au nom du gouvernement de la République, de demander à l'Assemblée nationale l'abolition de la peine de mort en France » ; « demain, vous voterez l'abolition… la justice française ne sera plus une justice qui tue ».
    • Le 18 septembre : 363 pour, 117 contre ; le Sénat le 30 septembre ; promulgation le 9 octobre ; la guillotine part au musée ; Hamida Djandoubi (1977) reste le dernier exécuté.
    • 4 août 1982 : la loi qui supprime la discrimination de l'homosexualité ; « le temps est venu de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels ».
    • 9 octobre 2025 : le Panthéon, 44 ans jour pour jour après l'abolition ; le cercueil sous la pluie rue Soufflot ; Élisabeth Badinter en tête ; Macron : « il était la justice ».

    Pièges & confusions

    • Dater l'abolition du 18 septembre. Vote à l'Assemblée le 18, Sénat le 30, promulgation le 9 octobre 1981 : trois dates.
    • Croire que Badinter a défendu Ranucci. Non ; Ranucci (1976) est le cas d'erreur judiciaire possible, mais Badinter n'était pas son avocat.
    • Oublier la loi de 1982. La dépénalisation de l'homosexualité est son deuxième grand acte.
    • Ignorer les chiffres de l'opinion. 63 % pour la peine de mort en 1981 : le courage se mesure là.
    • Réduire Badinter à l'abolition. Le Conseil constitutionnel, la Yougoslavie, les prisons, la mémoire : un juriste complet.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « La justice peut-elle tuer ? », « Faut-il suivre l'opinion ? », « Le droit doit-il précéder les mœurs ? », « Peut-on pardonner ? », « La dignité est-elle inconditionnelle ? », « Le courage politique existe-t-il ? ». Figure indispensable aux concours juridiques (Sciences Po, ENM, CRFPA) et à tout sujet sur la justice.
    À l'oral, tenez les dates (1928, 1943, 1972, 1977, 1981 avec ses trois dates, 1982, 1986, 2007, 2024, 2025), les arguments abolitionnistes, le raisonnement du discours, les autres lois, le Conseil constitutionnel, l'état de la peine de mort dans le monde, et les débats (opinion, retour, sévérité, panthéon). Bontems et Patrick Henry sont les récits ; « la justice ne tue pas » la formule.
    Angle d'attaque conseillé : partir du 28 novembre 1972 (Badinter assiste à l'exécution de Bontems, qui n'a pas tué) et du 9 octobre 2025 (le Panthéon) : cinquante-trois ans pour transformer une nuit d'horreur en principe constitutionnel, et la question de savoir ce que peut un seul homme dans une démocratie.

    Sources

    • Robert Badinter, L'Exécution (1973)
    • Robert Badinter, L'Abolition (2000)
    • Discours du 17 septembre 1981
    • Pauline Dreyfus, Robert Badinter, l'épreuve de la justice (2009)
    • Ensemble contre la peine de mort

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