Traduction, interprétation et intraduisible : de saint Jérôme à la traduction automatique

    Notion
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    Traduire, c'est faire passer un texte d'une langue à une autre en acceptant de perdre quelque chose : « traduttore, traditore ». De la Septante à la Bible de Luther, la traduction a fait les religions, les nations et les sciences. Les philosophes (Benjamin, Ricœur, Cassin) y voient l'épreuve de l'étranger ; les ingénieurs, un problème résolu par les réseaux de neurones depuis 2016. Reste l'intraduisible, qui dit ce que chaque langue a d'unique.

    Définition

    La traduction est l'opération qui consiste à produire dans une langue cible un texte équivalent à un texte de la langue source. On distingue :
    • la traduction (écrit) et l'interprétation (oral, simultanée ou consécutive) ;
    • la traduction littéraire, technique (juridique, médicale, scientifique) et audiovisuelle (sous-titrage, doublage) ;
    • le thème (vers la langue étrangère) et la version (vers sa langue maternelle), termes scolaires français ;
    • la traduction sourcière (fidèle à la forme du texte de départ, quitte à dépayser le lecteur) et cibliste (fidèle à l'effet, naturelle dans la langue d'arrivée) : opposition théorisée par Jean-René Ladmiral, qui prolonge celle de Schleiermacher (1813) entre « amener le lecteur à l'auteur » et « amener l'auteur au lecteur ».
    L'intraduisible n'est pas ce qu'on ne traduit pas mais, selon Barbara Cassin, « ce qu'on ne cesse pas de (ne pas) traduire » : les mots dont le sens est si lié à une langue que toute traduction est une interprétation (saudade portugais, Gemütlichkeit allemand, hygge danois, dépaysement français, le logos grec). La traduction automatique désigne la traduction par ordinateur, et la post-édition la correction humaine de ses résultats ; la traductologie est la discipline qui étudie tout cela.

    Contexte

    Le mythe de Babel (Genèse 11) fait de la diversité des langues une punition et de la traduction une nécessité. La première grande traduction est la Septante (IIIe siècle avant notre ère), Bible hébraïque traduite en grec à Alexandrie par soixante-douze savants, selon la légende, en soixante-douze jours identiques. Cicéron puis saint Jérôme, auteur de la Vulgate latine (vers 400), patron des traducteurs (fête le 30 septembre, Journée mondiale de la traduction), fixent le principe : traduire le sens, non le mot à mot. Bagdad au IXe siècle (Maison de la sagesse) et Tolède au XIIe siècle traduisent Aristote et la science grecque de l'arabe au latin : sans traducteurs, pas de Renaissance.
    La traduction fait les langues nationales : la Bible de Luther (1522-1534) crée l'allemand moderne ; la King James (1611) façonne l'anglais ; les traductions de Plutarque par Amyot (1559) et de Montaigne par Florio nourrissent Shakespeare. Le XVIIe siècle français pratique les « belles infidèles » (Perrot d'Ablancourt), traductions élégantes et arrangées selon le goût classique ; le romantisme allemand (Schleiermacher, Humboldt) exige au contraire le respect de l'étranger. Les grandes traductions littéraires (Baudelaire traduisant Poe, Proust traduisant Ruskin, Beckett se traduisant lui-même) deviennent des œuvres.
    Au XXe siècle, la traduction devient métier et théorie : Walter Benjamin (La tâche du traducteur, 1923) y voit la révélation de la « pure langue » qui unit toutes les langues ; George Steiner (Après Babel, 1975) fait de toute compréhension une traduction ; Paul Ricœur (Sur la traduction, 2004) parle d'« hospitalité langagière » et de « deuil de la traduction absolue » ; Antoine Berman et Henri Meschonnic défendent la traduction littérale et rythmique ; Barbara Cassin dirige le Vocabulaire européen des philosophies (2004), dictionnaire des intraduisibles. En parallèle, la traduction automatique naît pendant la guerre froide (1954, expérience Georgetown-IBM), stagne (rapport ALPAC, 1966), renaît par les statistiques (Google Translate, 2006) puis les réseaux de neurones (2016) et les grands modèles de langage (2022), qui traduisent désormais 100 langues avec une qualité proche de l'humain sur les textes courants.

    Mécanismes

    Ce qui se perd. Le traducteur affronte cinq types de difficultés : le lexique (mots sans équivalent, faux amis : actually, eventually), la grammaire (le genre, les temps, le tutoiement absent de l'anglais), les connotations et registres, les jeux sur la forme (rimes, allitérations, jeux de mots, humour), et les références culturelles (traduire « la rentrée » ou « Thanksgiving »). Umberto Eco (Dire presque la même chose, 2003) résume : traduire, c'est négocier ce qu'on sacrifie.
    Les stratégies. Emprunt (week-end), calque (gratte-ciel de skyscraper), traduction littérale, transposition (changer la catégorie grammaticale), modulation (changer le point de vue : shallow > « peu profond »), équivalence (proverbes : it's raining cats and dogs > « il pleut des cordes »), adaptation (changer la référence culturelle) : c'est la typologie classique de Vinay et Darbelnet (1958).
    L'interprétation simultanée. Inventée au procès de Nuremberg (1945-1946) pour quatre langues, elle exige d'écouter et de parler en même temps, avec un décalage de quelques secondes ; elle est au cœur des institutions internationales (l'ONU a six langues officielles, l'Union européenne 24, ce qui fait 552 combinaisons, gérées par des langues pivots).
    Comment traduit la machine. Les systèmes neuronaux n'appliquent aucune règle : entraînés sur des centaines de millions de phrases alignées, ils encodent la phrase source en un vecteur de sens puis la décodent dans la langue cible, mot par mot, en prédisant le plus probable. Excellents sur les textes standards (notices, articles, courriers), ils échouent sur l'ironie, la poésie, le contexte long, les langues rares (peu de données), et produisent parfois des erreurs plausibles (« hallucinations ») que seul un humain repère. D'où le nouveau métier : le post-éditeur.

    Enjeux & débats

    1) Fidélité ou beauté ? « Les belles infidèles » contre le mot à mot : le débat est vieux de quatre siècles. Berman dénonce l'« ethnocentrisme » de la traduction cibliste qui gomme l'étranger ; les traducteurs praticiens répondent qu'un texte illisible trahit aussi. La retraduction périodique des classiques (Kafka, Dostoïevski, la Bible, Ulysse) montre que chaque époque a sa réponse.
    2) La traduction est-elle possible ? Pour Quine (l'« indétermination de la traduction radicale », 1960) et la version forte de Sapir-Whorf, non : aucune traduction n'est vérifiable. Pour Ricœur et Steiner, la traduction est imparfaite mais réelle : nous nous comprenons, ce qui prouve que le sens circule. L'intraduisible n'est pas un échec mais une ressource : il nous apprend ce qu'une langue voit et une autre non.
    3) Qui peut traduire qui ? En 2021, la traduction du poème d'Amanda Gorman (lu à l'investiture de Joe Biden) par la Néerlandaise Marieke Lucas Rijneveld, blanche et non binaire, est abandonnée sous la pression de critiques exigeant une traductrice noire ; le débat sur la légitimité identitaire du traducteur divise le monde littéraire. Les uns invoquent l'expérience vécue, les autres l'essence même de la traduction, qui est de parler pour l'autre.
    4) La machine remplace-t-elle le traducteur ? La traduction automatique a fait chuter les tarifs et les volumes du travail humain sur les textes techniques ; les traducteurs littéraires (ATLF) refusent la post-édition et défendent la traduction comme création (elle relève du droit d'auteur). Mais la demande mondiale de traduction explose, et la machine crée de nouveaux besoins (vérification, localisation, données). La question rejoint celle de l'IA dans tous les métiers intellectuels.
    5) L'anglais comme pivot. La plupart des traductions automatiques et une part des traductions humaines passent par l'anglais (on traduit du coréen vers le français via l'anglais) ; les langues sans données (africaines, autochtones) restent hors du système, ce qui creuse la fracture linguistique mondiale.

    Exemples

    • La Septante et la Vulgate : les deux traductions qui ont fait le christianisme ; le concile de Trente (1546) déclare la Vulgate seule authentique, la Réforme traduit en langues vulgaires.
    • Luther (1522) : « Il faut interroger la mère dans sa maison, les enfants dans la rue, l'homme du commun au marché » (lettre sur la traduction, 1530).
    • Nuremberg (1945) : naissance de l'interprétation simultanée, avec des casques IBM ; les interprètes tenaient une heure au maximum.
    • Le Vocabulaire européen des philosophies (Cassin, 2004) : 400 entrées, traduit à son tour en dix langues, chacune adaptée.
    • L'affaire Gorman (2021) : le poème The Hill We Climb et les polémiques en Europe sur la légitimité du traducteur.
    • Google Translate : 100 langues, plus de 100 milliards de mots par jour ; DeepL (Cologne, 2017), champion européen.
    • *Les Mille et Une Nuits* : traduites par Antoine Galland (1704), qui ajoute Aladin et Ali Baba, absents des manuscrits arabes ; la traduction a créé le texte.
    • Les sous-titres : le film Parasite (2019) et son traducteur Darcy Paquet, et la formule de Bong Joon-ho aux Golden Globes sur la « barrière des sous-titres haute d'un pouce ».

    Pièges & confusions

    • Confondre traduction et interprétation. L'écrit et l'oral sont deux métiers, deux formations.
    • Croire qu'il existe une traduction exacte. Toute traduction est un choix ; la bonne question est : au service de quoi ?
    • Réduire l'intraduisible à des mots exotiques. Saudade se traduit approximativement ; l'intraduisible profond concerne les concepts (le logos, la mind, le Dasein).
    • Dire que la machine traduit « mal » ou « bien ». Elle traduit très bien certains textes et très mal d'autres ; le jugement dépend du type de texte et de l'enjeu.
    • Oublier l'histoire. Sans les traducteurs de Bagdad et de Tolède, pas d'Aristote en Europe ; la traduction est un moteur des civilisations.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Peut-on tout dire ? », « Les langues nous séparent-elles ? », « Faut-il une langue universelle ? », « La fidélité est-elle une vertu ? », « L'intelligence artificielle menace-t-elle les métiers intellectuels ? », « Qu'est-ce que comprendre autrui ? ». La fiche relie linguistique, philosophie, religion, littérature et technologie.
    À l'oral, tenez trois moments (Septante et Vulgate, Luther, Nuremberg), trois théoriciens (Benjamin, Ricœur, Cassin), la typologie sourcier/cibliste et deux débats contemporains (Gorman, traduction automatique). La formule de Ricœur sur l'« hospitalité langagière » et le « deuil de la traduction absolue » est une conclusion toute prête. Pour une école de commerce, la localisation des produits et la question de l'anglais pivot sont des angles pertinents.
    Angle d'attaque conseillé : partir de « traduttore, traditore » pour le retourner : le traducteur ne trahit pas, il choisit, et sans lui il n'y aurait ni Bible, ni Aristote, ni Mille et Une Nuits.

    Sources

    • Paul Ricœur, Sur la traduction (2004)
    • Umberto Eco, Dire presque la même chose (2003)
    • Barbara Cassin (dir.), Vocabulaire européen des philosophies (2004)
    • Antoine Berman, L'épreuve de l'étranger (1984)
    • Association des traducteurs littéraires de France

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